Le cabinet de curiosités

Extrait du recueil de nouvelles Le cabinet de curiosités, par David Dorais, avec l’aimable autorisation des éditions L’instant même.

Extrait du recueil de nouvelles Le cabinet de curiosités, par David Dorais

C’était en juin dernier. La session venait de se terminer au cégep, l’air de la nouvelle saison était léger : j’ai eu envie d’un bon roman policier. Je n’en avais plus lu depuis… je crois que cela remontait à La bibliothèque de Villers de Benoît Peeters, plus d’un an auparavant. Heureusement, je me trouvais en ville. J’habite maintenant à la campagne avec ma famille, mais quand je retourne à Montréal, je continue à fréquenter la rue Saint-Denis et l’avenue du Mont-Royal. Je me suis donc rendu au Port de tête, l’une des plus belles librairies du coin, librairie d’occasion comme je les aime, véritable réserve de trésors inattendus, miraculeusement sauvés de l’oubli et offerts au bouquineur curieux. Je me suis retrouvé devant une étagère de bois sombre où une plaque dorée indiquait «Polars». Une centaine de romans noirs m’offraient leur dos. Comment choisir ? J’ai fait glisser mon regard le long des rangées, cherchant lequel des livres aurait pour moi le plus d’attrait.

Un titre aux lettres blanches, à la fois cocasse et mystérieux, a attiré mon attention.

On me pardonnera de taire ce titre.

Je le tairai pour épargner, autant que faire se peut, une déconvenue à d’autres lecteurs. Je le tairai pour éviter que quelque aventurier du livre ne se lance à la recherche de celui-ci et ne tombe dans une mélancolie pareille à celle que j’ai connue. Mais peut-être est-ce peine perdue : il est possible que les grands lecteurs aient déjà passé par cette œuvre, sans le savoir. De toute façon, donner ce titre-là serait inutile, on comprendra bientôt pourquoi.

L’auteur portait un nom japonais. La couverture était laide, criarde, avec des bouches ouvertes et des armes rutilantes. La quatrième de couverture mentionnait, si je me souviens bien, des vols commis par un malfaiteur de génie, contrefacteur d’œuvres de la Renaissance. Le bandit était poursuivi sur les routes de l’Angleterre par un détective acharné qui était peut-être (laissait-on entrevoir) son frère. Une comtesse riche et retorse, passionnée d’occultisme, se mêlait à l’intrigue, cherchant à duper le faussaire. L’histoire promettait de nombreux rebondissements, des références savantes à l’histoire de l’art, des châteaux somptueux, des femmes fatales, des chasses à l’homme, des musées mal éclairés et des énigmes sibyllines. Tout ce dont j’avais envie en cette chaude soirée. J’ai acheté le livre et suis allé m’asseoir dans un café à deux coins de rue de là pour entamer sans délai ma lecture.

Elle s’est poursuivie à la maison, et j’ai traversé le bouquin en deux jours. Il ne m’a pas fait grande impression. C’était l’une de ces intrigues comme on en retrouve tant au cinéma : brillant d’un éclat pressé, mais n’offrant pas la moitié des satisfactions qu’elles font miroiter. Une semaine après avoir fini le roman, j’aurais été incapable d’en donner un résumé convenable ; il est vrai que j’ai une mauvaise mémoire. Malgré ma déception, j’ai ajouté le livre à ma bibliothèque ; je n’ai jamais pu me résoudre à en jeter aucun, même le plus mauvais.

Après quelque temps, et en dépit de mon désintérêt premier, je suis revenu à ce bouquin : un article du Devoir sur Umberto Eco prétendait que celui-ci, avec son récit sur les moines du Moyen Âge, avait créé le genre du polar érudit, et j’ai voulu, par comparaison, voir la date à laquelle avait paru mon roman japonais. J’ai vérifié : une date nettement antérieure au Nom de la rose. Mes musées plats et mes châteaux de carton-pâte ne valaient certes pas la bibliothèque fantastiquement idéale de l’auteur italien, mais enfin… Il faudrait que j’écrive au journaliste.

Au contact du papier, mes doigts se sont mis instinctivement à feuilleter l’ouvrage. J’ai parcouru les pages distraitement, me laissant aller au plaisir de la lecture pour rien : saisir une phrase par-ci, par-là, apprécier tel fragment pour lui-même, comme un détail tiré d’un tableau, tenter de se remémorer, au hasard de son furetage, le fil du récit…

Soudain, je suis tombé sur un passage qui, à la première lecture, aurait dû m’étonner, mais dont je ne gardais aucun souvenir. N’est-ce pas l’un des bonheurs de la relecture que de ne jamais lire deux fois le même livre ? La flamme de notre conscience est vacillante, elle n’éclaire pas toujours les mêmes recoins du texte ; un seul écrit contient ainsi des histoires sans nombre, dont la multiplicité se nourrit de notre oubli. Les sentiers qui sillonnent un livre sont nombreux. Comme dans un jardin la nuit, ces sentiers nous égarent : ils bifurquent, se divisent, s’éloignent, puis brusquement se rejoignent devant des parterres illuminés dont le spectacle ne nous quittera plus. Néanmoins, il existe toujours de petites allées que l’on doit nécessairement avoir empruntées, mais qui restent couvertes d’ombre et que parfois l’on (re)découvre.

 

La suite dans le livre…