Le cadeau de Lucille Teasdale

Quinze ans après la mort de la Dre Lucille Teasdale, l’hôpital qu’elle et son mari ont fondé en Ouganda est en plein essor, raconte son biographe dans une nouvelle édition d’Un rêve pour la vie.

Le cadeau de Lucille Teasdale
Photo : M. Fermariello / Fondation Teasdale-Corti

À l’entrée de l’hôpital, l’ambiance était à la fête. La chorale de l’école d’infirmières faisait le pied de grue. Des officiers de haut rang étaient attendus. Ces visiteurs souhaitaient remercier l’établissement qui avait soigné tant de militaires pendant la guerre contre les rebelles. « Maintenant que la paix est revenue, déclara un général, nous tenions à vous dire merci. »

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La paix était effectivement revenue, du moins dans le nord de l’Ouganda. Les forces ougandaises n’avaient pas vaincu l’Armée de résistance du Seigneur, mais elles l’avaient contrainte à fuir vers l’inté­rieur du continent, vers la République démocratique du Congo et, encore plus loin, vers la République centrafricaine. Là-bas, les rebelles continuaient de massacrer des civils et d’enlever des enfants en toute impunité.

Dans le fond, une seule chose avait changé : la communauté internationale avait levé le petit doigt. Joseph Kony [chef de l’Armée de résistance du Seigneur] était désormais recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l’humanité. Aux États-Unis, l’administra­tion Obama avait même fait voter des cré­dits pour lutter contre lui et ses sbires.

La fuite de Kony avait au moins permis au nord de l’Ouganda de souffler – et de se développer. Cela crevait les yeux. Gulu n’était plus un village fantôme hanté par des marabouts affamés guettant le moindre détritus. C’était désormais une ville où le commerce était en plein essor. Avec ses hôtels et ses restaurants, ses supermarchés et ses banques. On trouvait même, à l’entrée de l’hôpital, chose tout à fait ahurissante pour qui l’avait connu dans les années 1990, une succursale bancaire avec un guichet automatique ! Il y a quelques années, il n’y avait ni banque, ni électricité, ni même billets ! Il fut un temps où le Dr Bruno Corrado devait, en tant qu’administrateur de l’hôpital, aller chaque mois à la banque à Kampala. « Il n’y avait pas assez d’argent liquide dans tout Gulu pour payer les salaires des employés ! » se souvient-il.

[…]

L’Hôpital Saint Mary’s de Lacor n’est plus une PME, mais une grande entreprise, le principal employeur du nord de l’Ouganda, avec plus de 500 employés. À l’entrée, un monument a été érigé à la mémoire des fondateurs, Lucille et Piero [décédé du cancer en 2003], et de Matthew Lukwiya [médecin décédé en 2000 de la fièvre Ebola]. Il s’agit d’un panneau en céramique, une œuvre qui s’inspire d’une photo couleur où on les voit tout sourire, épanouis et détendus, devant des oiseaux du paradis. Ce trio n’a pas été oublié, loin de là, mais la plupart des employés sont trop jeunes pour les avoir connus.

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L’hôpital de Lacor en 1965 (à gauche) et en 2008 (à droite). Il n’était qu’un dispensaire de quelques dizaines de lits lorsque la Dre Teasdale en a pris la charge, en 1961. Il en compte aujourd’hui 500. (Photos : Fondation Teasdale-Corti)

La Dre Patricia Pirio, une résidente de 28 ans, n’a pas connu Lucille [décédée du sida en 1996]. Mais elle tenait un discours qui faisait écho à ses préoccupations. « J’ai choisi la médecine parce que je me suis dit que c’était la façon de me rendre le plus utile à mon pays. » Patricia savait que la vie au nord était rude. Elle a fait son cours secondaire à Sacred Heart, l’école de Gulu où des élèves ont déjà été enlevées par les rebelles. Pourtant, c’est là qu’elle tenait à exercer après ses études de médecine à l’Université Makerere, à Kampala.

En l’écoutant se réjouir de la quantité de travail qu’elle peut abattre, se féliciter du nombre de patients qu’elle peut examiner par jour, je ne pouvais m’empêcher de penser à Lucille, bien sûr. « J’ai entendu dire qu’elle était exigeante, m’expliqua Patricia, qu’il fallait que le travail soit impeccable, qu’elle le faisait pour ses patients, qu’elle se battait pour ses patients. »

Patricia avait retenu l’essentiel. Mais, en y réfléchissant bien, je pouvais saisir en quoi Patricia était différente de Lucille. Elle parlait de l’hôpital comme d’un formidable endroit où apprendre, plutôt qu’exercer la médecine toute sa vie. Patricia ajouta qu’elle était sur le point de décrocher une maîtrise en santé publique de l’Université de Manchester, une formation qu’elle avait suivie en ligne, et qu’elle entendait poursuivre ses études. Elle n’avait pas besoin de mettre les points sur les « i ». J’avais deviné qu’un jeune médecin, un médecin qui veut faire une spécialité, quittera Gulu tôt ou tard. Ce problème est bien connu dans le monde développé. Au Québec, on déplore la pénurie de médecins « en région ». Gulu n’est plus une zone de guerre. C’est une « région » comme tant d’autres.

Je me réjouissais à l’idée de retrouver le frère Elio, bricoleur de génie et ours mal léché, qui m’avait toujours semblé très sympathique. Lorsque je l’aperçus, il était penché, une clef à la main, sur le moteur d’un monte-charge. Il avait pris quelques kilos. Ses mains, tachées par le soleil, étaient celles d’un vieillard. Il ne les avait pas ménagées. Il avait 64 ans, mais son énergie était intacte. Toujours aussi bougon, il entreprit de me dire à quel point il était devenu « inutile ».

Naguère, m’expliqua-t-il, il pouvait tout réparer. Un véhicule tombait en panne ? Un appareil cessait de fonctionner ? Il suffisait d’appeler Elio. Mais, depuis quelques années, le matériel médical est devenu si complexe qu’il ne peut plus faire grand-chose. Dans cet aveu, il y avait sûrement une part de nostalgie pour le bon vieux temps, mais il y avait aussi un cri du cœur face à un monde qui change vite, même à Gulu.

Elio ajouta qu’il regrettait aussi le changement de gestion. « Avant, tout reposait sur la confiance. C’était un modèle de gestion familial. Piero me demandait de faire quelque chose, je le faisais. Aujour­d’hui, je passe mon temps à remplir de la paperasse. C’est un modèle de gestion… » Il hésite, cherche le mot juste et lâche : « industriel ». Je me demande, quant à moi, s’il ne faudrait pas plutôt dire « moderne ». L’établissement n’est plus la PME qu’il était. S’il a survécu, c’est justement parce qu’il a su s’adapter à un monde qui change.

[…]

À l’hôpital, finalement, la seule chose qui n’ait pas changé, c’est la maison où Lucille et Piero habitaient. Elle reste inoccupée, mais renferme encore leurs souvenirs. Leur bibliothèque, ses rayons québécois, ses rayons italiens, est toujours là. Leurs photos de Dominique sont toujours accrochées au mur. Les douilles d’obus sont toujours alignées contre le mur du salon ; de vieilles lances guer­rières y sont toujours plantées. Les trophées de chasse, des têtes d’antilope aux yeux toujours aussi vitreux, continuent d’observer la scène de haut.

Je couche dans « mon » ancienne chambre, celle que Dominique occupa enfant. Dans sa bibliothèque, Tintin tient toujours compagnie à Astérix. La dernière nuit que j’avais passée chez Lucille et Piero, des tirs d’artillerie lourde avaient retenti, des tirs de mitraillette aussi. Ce soir, j’entendrai des camions, de la musique, les bruits de la vie qui suit son cours.

Cette maison renferme aussi mes souvenirs à moi. Ce vieux couple m’avait hébergé et, par le fait même, invité à partager son intimité. Je revois Piero aidant Lucille, déjà très affaiblie, à enfiler un peignoir. Je revois Lucille prodiguer des conseils à Piero. A-t-il pensé à faire ceci, à écrire cela ? Je m’attends à les voir apparaître. Je me souviens surtout de leurs voix. Ils s’appellent l’un l’autre, tantôt avec impatience, tantôt avec douceur.

En arrivant à l’hôpital, je m’étais empressé de retourner à l’ombre de l’impo­sant figuier où Lucille, Piero et Matthew sont enterrés. Sur la pierre tombale de Matthew, une citation a attiré mon attention. Elle parlait de ceux qui sacrifient leur vie pour autrui comme des « martyrs de la charité ». J’ai fixé leurs tombes en me disant que je devrais être triste, mais je n’y arrivais pas. Ce moment de recueillement était pour moi, un peu curieusement peut-être, un moment de bonheur. J’étais heureux de les avoir connus et de les avoir fait connaître. Grâce à Lucille et à Piero, je me suis initié à l’Afrique, un continent que j’ai eu la chance de sillonner par la suite. Oui, ils ont un peu changé le cours de ma vie. Pour cela aussi, je leur suis reconnais­sant. Lucille et Piero ne sont plus là, mais ils m’accompagnent. Je sais que nous sommes nombreux à pouvoir en dire autant.

L’hôpital a longtemps été dirigé par des êtres exceptionnels qui ont fait face à des circonstances exceptionnelles. Il est aujourd’hui dirigé par trois médecins ougandais, des professionnels qui le font tourner de façon professionnelle. En temps de guerre, il survécut grâce à des gens prêts à mourir pour « la cause ». En temps de paix, il doit désormais compter sur des employés ordinaires qui, malgré les difficultés et tracasseries de la vie quotidienne, arrivent encore parfois à se surpasser. Si l’hôpital ne leur demande pas de se sacrifier, il compte sur leur professionnalisme, qui, comme chacun sait, est un combat de tous les jours.

En Ouganda, j’ai compris que la guerre excite ce qu’il y a de pire chez l’homme. Mais j’ai aussi vu qu’elle révèle ce qu’il y a de mieux en lui. C’était le cas de Lucille, de Piero et de Matthew, trois personnes qui se sont surpassées. Maintenant que la paix est revenue, l’Ouganda n’a plus besoin de héros de cette trempe. Avec un peu de chance, l’Ouganda n’en aura plus jamais besoin. Place aux héros de la vie quotidienne.


Un rêve pour la vie
: Lucille Teasdale et Piero Corti
(Libre Expression), par Michel Arseneault.
En librairie le 20 avril 2011.

 

PETITE BIOGRAPHIE >>


(Photo : J. Mahoney / The Gazette / PC)

LA GRANDE DAME DE GULU

Née à Montréal en 1929, Lucille Teasdale s’exile en 1961 à Gulu, en Ouganda, avec son mari, Piero Corti, qu’elle rencontre pendant ses études à l’Hôpital Sainte-Justine, à Montréal.

Dans ce pays d’Afrique de l’Est, déchiré par les conflits armés, le couple consacre sa vie à transformer un petit dispensaire de quelques dizaines de lits en un hôpital digne de ce nom.

En 30 ans, Lucille Teasdale y réalise plus de 13 000 opérations, en plus de former infirmières et médecins ougandais. En 1985, elle découvre qu’elle est séropositive. Elle croit avoir contracté le VIH en se coupant dans la salle d’opération plusieurs années auparavant. Affaiblie, elle poursuit néanmoins son œuvre. Elle décède des suites du sida en 1996.

L’hôpital de Lacor compte aujourd’hui 500 lits et est entièrement administré par des Ougandais.

 

UN COUPLE ET SES FONDATIONS

Au cours des années 1990, Lucille Teasdale et Piero Corti ont créé deux fondations pour venir en aide à l’Hôpital Saint Mary’s de Lacor. L’une est établie à Milan, en Italie, l’autre se trouve à Montréal. L’adresse de cette dernière : teasdalecorti.org.