Le cafard

Le cafard par Rawi Hage, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Je suis amoureux de Shoreh. Mais je ne me fie plus à mes émotions. Je n’ai jamais vécu avec une femme, je n’en ai même jamais vraiment courtisé une, et je m’étonne souvent de mon besoin de séduire et de posséder chaque femelle de l’espèce qui se trouve sur mon chemin.

Dès que j’aperçois une femme, mes dents s’effi­lent, s’allongent, s’aiguisent. Je le sens. Mon dos se voûte, sur mon front poussent deux antennes qui s’agitent dans les airs pour signaler mon besoin d’attention. J’ai envie de ramper sous les pieds des femmes que je rencontre et d’admirer par en dessous leur posture bien droite, leurs chevilles délicates. J’éprouve aussi de la répulsion – pas de la honte mais bien de la répulsion – pour mes sales élans de ruse et de manque. C’est un mélange bizarre d’émo­tions et d’instinct qui s’empare de moi et me pousse à m’ap­procher de ces femmes, tel un bossu en pré­sence de jeunes filles en fleur.

Je devrais peut-être retourner voir ma thérapeute, car ces derniers temps, cette sensation me pèse. Quoi­que j’aie commencé à ressentir la même pulsion en présence de la psy. Récemment, en la voyant rire avec une de ses collègues, j’ai réalisé qu’elle est femme elle aussi, et quand elle m’a demandé de lui illustrer mes pulsions, je lui ai mis une main sur le genou. Elle était assise en face de moi. Elle a changé de sujet puis, sans s’énerver, avec un visage plein de compassion, elle a chassé ma main délicatement, re­culé sa chaise et dit : Bon, parlons un peu de votre suicide.

La semaine dernière, je lui ai confié que j’ai déjà été plus courageux, plus insouciant, on pourrait même ajouter plus violent. Mais ici, dans ce pays nor­dique, personne ne te donne la moindre excuse pour frapper, voler, tirer à vue ni même crier d’un balcon à l’autre, maudire la mère de ton voisin, faire des me­naces à ses enfants.

Quand je lui ai dit ça, à la psy, elle m’a répondu que j’avais beaucoup de colère refoulée. Du coup, dès qu’elle s’est absentée un instant, j’ai ouvert son sac et je lui ai volé son rouge à lèvres, et quand elle est revenue, je me suis remis à lui raconter comment j’avais grandi, ailleurs. Elle m’interrompait pour me poser des questions comme : Et comment vous sentez-vous par rapport à tout ça ? Parlez-m’en en­core un peu. La plupart du temps, elle écoutait en prenant des notes, et ça ne se passait pas du tout dans un cabinet élégant, sur un divan de cuir et de cerisier massif (pas non plus de mappemonde repré­sentant une vieille carte de l’amirauté, pendant que j’y pense). Non, on était assis l’un en face de l’autre dans un petit bureau d’un centre de santé commu­nautaire, avec une minuscule table ronde pour toute démarcation.

Je ne sais pas trop pourquoi je lui ai parlé de mes relations avec les femmes. Ça faisait déjà plusieurs fois que j’essayais de lui expliquer que ma tentative de suicide n’était qu’une façon d’essayer d’échapper à la permanence du soleil. Avec franchise, en faisant appel à ma connaissance limitée de la psychologie et à tous mes pouvoirs d’articulation, j’avais tenté de lui faire comprendre que si j’avais essayé de me tuer, c’était par une sorte de curiosité, ou alors comme un défi à la nature, au cosmos tout entier, au retour pé­riodique de la lumière. Je me sentais oppressé par tout ça. Consumé par la question de l’existence.

La thérapeute m’énervait avec ses manières laco­niques. Elle soulevait en moi une violence que je n’avais pas ressentie depuis que j’avais quitté mon pays natal. Elle ne comprenait rien. Pour elle, tout tournait autour de mes relations avec les femmes alors que pour moi, il s’agissait surtout de défier le pouvoir opprimant qui règne sur le monde et que
je ne peux ni partager, ni contrôler. Et la question que je haïssais le plus - et qui surgissait quand elle trouvait que je ne parlais pas assez -, c’est quand elle se penchait sur la table et me demandait, sans la moin­dre expression : Qu’attendez-vous de notre ren­contre ?

J’éclatais : C’est la Cour qui m’oblige à venir ici ! J’aimerais mieux être ailleurs, mais quand il m’a vu me balancer au bout d’une corde nouée à une bran­che d’arbre, un jogger bien moulé dans son petit ly­cra a couru ameuter la police du parc. Deux officiers de la police montée ont accouru à la rescousse sur leurs montures magnifiques. Sur le coup, tout ce que j’ai remarqué, c’était les chevaux. Je me disais qu’ils représentaient sans doute la solution à mon pro­blème technique. Vous comprenez, en montant sur un de leurs dos, je pourrais atteindre une branche plus haute et plus robuste, y fixer ma corde et laisser la bête s’enfuir au galop sous mes pieds. Au lieu de ça, ils m’ont passé les menottes et m’ont embarqué pour me placer en observation, comme ils disent.

Parlez-moi de votre enfance, m’a demandé la psy.

Quand j’étais petit, j’étais un insecte.

Elle m’a demandé : Quel type d’insecte ?

J’ai dit : Un cafard.

Pourquoi donc ?

C’est ma sœur qui m’a métamorphosé.

Comment s’y est-elle prise ?

Elle m’a dit : Viens. Viens jouer. Et elle a relevé sa jupe, elle a posé l’arrière de ma tête entre ses jambes, elle a levé ses talons en l’air et elle s’est mise à agiter lentement ses jambes au-dessus de moi. Elle a dit : Regarde, ouvre les yeux, et elle m’a touché. Ça c’est ton visage, ici c’est tes dents, et mes jambes sont tes longues, longues moustaches. On a ri, on a rampé sous les draps et on s’est mutuellement mordillé le vi­sage. Elle a dit : Bloquons la lumière. Bordons l’édre­don sous le matelas, bien serré pour empêcher la lumière d’entrer. Jouons sous terre.

Intéressant, a commenté la thérapeute. Je crois que nous devrions explorer ces histoires plus en détail. La semaine prochaine ?

J’ai répété : La semaine prochaine. J’ai pris appui sur mes talons pour me re­lever, j’ai longé les murs de la cli­nique, j’ai descendu l’escalier et je suis sorti dans la ville froide et claire.

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