Le carnet d’or, de Doris Lessing

Lorsque la romancière a reçu le prix Nobel de littérature, en 2007, cette œuvre des années 1960 — peut-être la plus importante de sa longue carrière — a été redécouverte par une toute nouvelle génération. Un ouvrage essentiel, qui en dit beaucoup sur la condition humaine. 

David Levenson / Getty Images / montage : L’actualité

«Tout, au monde, existe pour aboutir à un livre », disait Mallarmé. C’est une douce conception de la littérature que de voir en elle ce sas par lequel tout l’amour du monde — mais également tous les combats, les pertes et les défaites, les désillusions, les désirs, les crimes, les luttes et tous les espoirs aussi — passerait pour faire de toutes les histoires des œuvres d’art. Ce pari de tout véritable écrivain, celui de changer le monde en écrivant, c’était aussi celui de Doris Lessing. C’est par cette porte, la grande porte, peut-être la seule porte possible, qu’elle a trouvé sa place dans le monde littéraire.

Née dans l’ancienne colonie britannique de Perse, l’Iran actuel, Doris Lessing a passé sa jeunesse en Rhodésie du Sud (aujourd’hui appelée le Zimbabwe) avant de s’installer à Londres après la Deuxième Guerre mondiale. Tout au long de sa vie, elle est retournée régulièrement en Afrique, où elle a dénoncé le racisme des uns tout autant que le misérabilisme des autres. Elle a été de toutes les luttes anticoloniales et a milité activement contre l’apartheid. Elle a écrit de nombreux livres autour de ce qu’elle a vécu, vu et entendu dans sa jeunesse africaine ainsi que lors des multiples séjours qu’elle a faits là-bas par la suite. De ces tranches de vie, elle a fait tout autre chose, c’est-à-dire qu’elle a construit une œuvre qui transcende l’expérience individuelle. Militante bien en vue, elle a même été déclarée persona non grata dans certains pays par des dictateurs qui en avaient assez de cette intellectuelle qui ne voulait jamais se taire. Née en 1919, en même temps que le nouveau siècle, c’est au bout d’une longue vie d’écriture qu’elle a remporté le prix Nobel de littérature en 2007, à 88 ans.

Comme d’autres écrivains britanniques célèbres nés dans l’Empire, donc à l’extérieur du Royaume-Uni, notamment V.S. Naipaul et Salman Rushdie, Lessing a bâti une œuvre totalement originale dont le moteur principal est la lutte contre toutes les formes d’injustice. Au fil d’une carrière qui a cheminé sur plusieurs décennies — elle a publié jusqu’à sa mort à près de 95 ans —, elle a conçu une œuvre multiforme constituée de romans, d’essais et d’articles. La parution du recueil de textes Le temps mord a révélé une auteure aux intérêts divers et aux idées fortes et souvent tranchées. Pendant une certaine période — comme ce fut le cas pour Victor Hugo et André Malraux —, elle s’est passionnée pour l’ésotérisme. Elle a aussi écrit des romans de science-fiction, tel L’invention du représentant de la Planète 8, édité que récemment en français.

Le carnet d’or, un livre aux thèmes universels

Bien que son œuvre soit riche et abondante, c’est Le carnet d’or, publié en 1962, qui a été cité comme son roman majeur lorsqu’elle a remporté le prix Nobel. Ce roman raconte la lutte de deux femmes pour exister. Deux femmes à la recherche de leur liberté et de leur autonomie. Deux femmes multiples, pleines de contradictions, incertaines et pourtant tellement décidées. Ce livre écrit dans les années 1950 annonce de mille façons les années 1960 et 1970 qui verront la place de la femme se transformer à une vitesse jusqu’alors impensable. Mais comme toute grande œuvre littéraire, son travail nous parle encore de notre vie d’aujourd’hui. « Nous lisons pour découvrir ce qui se passe », écrit-elle dans Le carnet d’or, alors qu’à un autre moment, elle fait dire à un de ses personnages qu’elle ne se soucie pas d’être écrivaine, qu’elle veut « simplement écrire le livre, pour voir ce qui se passera ». Écriture et lecture, les deux faces du miroir.

Lors de sa parution en français quelques années après la publication originale en langue anglaise, Le carnet d’or a gagné le prix Médicis du roman étranger. Aujourd’hui, 60 ans après sa sortie, ce roman — par sa modernité, l’originalité de sa structure et de sa narration, l’universalité des thèmes abordés — figure en bonne place sur toutes les listes des meilleurs livres du XXe siècle.

Le travail de Lessing s’est beaucoup inspiré des luttes politiques. Elle-même active au sein du parti communiste dans l’après-guerre — comme beaucoup d’intellectuels de l’époque attirés par l’idée de la construction d’un Nouveau Monde pour se relever des horreurs de la guerre —, elle a quitté le parti en 1956 lorsque les Soviétiques ont envahi Budapest. Le travail de Lessing oscille constamment entre l’intime et le général. On y voit comment les difficultés et les questionnements de chacun sont liés à l’époque dans laquelle il évolue, tout autant que l’effet des conditions de vie sur la capacité d’action dans la société. « On ne mène pas une guerre aux frontières sans paix civile chez soi », écrit Michel Schneider dans Des livres et des femmes. Dans Le carnet d’or, le personnage d’Anna Wulf, romancière, craint de basculer dans la folie devant la difficulté d’écrire, clin d’œil évident à Virginia Woolf.

Le féminisme au fil du temps

Le carnet d’or a fait partie des lectures formatrices de toute une génération de femmes intéressée par la question de la liberté sexuelle, mais aussi par la liberté de conscience. On y conteste le récit amoureux, mais également la religion, la politique, les mœurs en général. Peut-on vraiment prétendre que ces questions seraient aujourd’hui celles d’un autre temps ? Dans les dernières pages du roman, on peut lire cette réflexion qui en dit long sur la condition humaine et sur cette nécessité de se tenir loin de tout relativisme historique ou de la croyance d’une supériorité du présent sur le passé : « On voyage à travers le monde et puis on ouvre une porte, et derrière on trouve quelqu’un avec des problèmes. Chaque fois qu’on ouvre une porte, il y a là quelqu’un en lambeaux. »

Sur le féminisme, Doris Lessing doit être comprise de la même façon qu’on peut lire Virginia Woolf ou Simone de Beauvoir. Comme elles, on l’associe au mouvement féministe sans qu’elle l’ait elle-même revendiqué. Dans les dernières années de sa vie, elle a d’ailleurs eu des affrontements avec une frange du mouvement féministe dont elle ne partageait pas le durcissement idéologique. On a du mal à saisir aujourd’hui ce que représente le travail de ces femmes. Ce qu’il y a, ce qu’elles étaient de leur temps alors que trop de gens voudraient qu’elles soient du leur, comme si on pouvait réécrire le passé. Ce qu’une lecture contemporaine de Woolf, de Beauvoir et de Lessing devrait nous rappeler, c’est que si la compréhension du passé est complexe, celle du présent l’est tout autant.

« Thomas Mann écrivait des romans pour exprimer des jugements philosophiques sur la vie », note Doris Lessing. On pourrait dire que Lessing écrivait pour rester debout, même si cette libre penseuse qui refusait toutes les étiquettes s’en offusquerait certainement. Son œuvre peut se lire comme un éloge de la résistance. « Croyez-moi, c’est la seule chose que j’aie apprise dans cet enfer : les gens qui ne sont pas entraînés à résister, même si c’est parfois pour une mauvaise cause, ils ne résisteront pas, ils céderont », fait-elle dire à l’un de ses personnages du Carnet d’or.  

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