Le choc des bouteilles

Après Mondovino et Sideways (À la dérive), le vin revient au grand écran avec Bottle Shock, de Randall Miller. Présenté au Festival de Sundance, ce film raconte l’éclosion de la viticulture californienne dans les années 1960 et les circonstances entourant la séance de dégustation la plus lourde de conséquences de l’histoire du vin.

Le 24 mai 1976, à Paris, peu avant les célébrations du bicentenaire de la Constitution américaine, le marchand britannique Steven Spurrier — alors propriétaire des Caves de la Madeleine — organisa un match comparatif entre 10 vins blancs et 10 vins rouges de France et de Californie. Pour goûter ces 20 bouteilles, il forma un jury composé de spécialistes français, chroniqueurs, sommeliers et producteurs. Le programme : comparer à l’aveugle des bourgognes blancs avec des chardonnays de Californie, et des bordeaux rouges avec des cabernets sauvignons de Napa et de Santa Cruz.

Il y a 30 ans — l’équivalent de trois siècles, tant le monde viticole a explosé —, les vins californiens avaient une réputation glauque : bibine rustique dont on ne donnait pas cher. Or, en s’amenant au chic hôtel Inter-Continental, les dégustateurs ne se doutaient pas qu’ils allaient vivre leur Waterloo et plonger le monde du vin français dans l’embarras. À la fin de la séance, c’est stupéfaits qu’ils entendirent Steven Spurrier annoncer les résultats : victoire des vins californiens dans les deux manches.

Au lieu de prendre acte de l’avènement d’une viticulture de qualité en Californie, les jurés — et l’ensemble de la profession française — ont invoqué toutes sortes de raisons pour expliquer la défaite, certains accusant même Steven Spurrier de tricherie. L’homme fut d’ailleurs longtemps persona non grata dans l’Hexagone viticole.

Ce qu’il est convenu d’appeler le « Jugement de Paris » eut des répercussions sur la côte ouest américaine. Débarrassés de leurs complexes, les producteurs pouvaient prétendre accéder à la cour des grands. Les efforts déployés par les wineries fondées pendant la vague des années 1968-1976 — Stag’s Leap, Caymus, Clos du Val, Diamond Creek, Chateau Montelena… — avaient porté fruit. Il avait été démontré que partout en Californie on pouvait faire de très bons vins.

Même des Français en vinrent à oublier leur chauvinisme. Deux ans plus tard, le baron Philippe de Rothschild invita le producteur américain Robert Mondavi à lui rendre visite dans son château Mouton Rothschild, au cœur du Médoc. En quelques jours, les deux hommes se mirent d’accord pour créer Opus One, le premier partenariat franco-américain en terre californienne. « If you can’t beat them, join them »…

À la fin des années 1970, le « Golden State » était devenu un nouvel eldorado, attirant investisseurs et entrepreneurs. Au cours des 15 années qui suivirent, les vignobles de Californie connurent un développement exponentiel, et il ne fait aucun doute que le « Jugement de Paris » n’a pas été étranger à cet essor soudain.

Pour expliquer la déconfiture de 1976, les Français répétèrent que les bordeaux et bourgognes dégustés ce jour-là étaient trop jeunes. De toute façon, selon eux, les vins américains allaient mal vieillir. Or, 30 ans plus tard, Steven Spurrier organisa une nouvelle dégustation avec les mêmes vins rouges, dans les mêmes millésimes qu’en 1976. Le 24 mai 2006, deux jurys formés de dégustateurs chevronnés des deux continents se sont réunis simultanément, l’un à Londres, l’autre à Napa. De nouveau, victoire — encore plus cinglante — des vins californiens…

Quelle conclusion tirer de cela ? Oui, les meilleurs vins californiens de cette période étaient remarquables. Oui, ils ont vieilli admirablement. Non, les grands crus de Bordeaux n’ont pas produit les meilleurs vins de leur histoire en 1970 et en 1971, et non, ils n’ont pas toujours tenu leurs promesses. Plus important, si le concours de Paris n’a pas prouvé que les vins californiens étaient en toutes circonstances les meilleurs — la dégustation à l’aveugle ne doit pas conduire à des affirmations aussi catégoriques —, il a révélé que la France ne détenait plus l’exclusivité des vins fins et que d’autres régions du monde pouvaient engendrer des bouteilles d’exception. Le nier ne serait qu’arrogance.

Michel Phaneuf est l’auteur du Guide du vin 2008, publié aux Éditions de l’Homme (www.michelphaneufvin.com).

POUR EN SAVOIR PLUS

Le livre Judgment of Paris, de George M. Taber (Scribner, 2006), raconte la genèse de la dégustation de 1976, année où l’auteur était correspondant à Paris du magazine Time. Il explique les tenants et aboutissants de ce concours qui marqua l’histoire moderne du vin. Bottle Shock s’en est inspiré.

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