Le choc des titans

En opposant deux géants de l’Antiquité, Annabel Lyon révise ses classiques et prouve qu’on peut faire du neuf avec du vieux.

Chronique de Martine Desjardins : Le choc des titans
Photo : P. Chin

En 343 av. J.-C., Aristote arrive en Macédoine pour entreprendre l’éducation du jeune prince Alexandre. De la rencontre entre ces deux hommes, appelés à devenir respectivement le plus important philosophe et le plus grand conquérant de l’histoire, on ne sait rien, sinon qu’elle a eu lieu. Comment la reconstituer de façon un tant soit peu crédible ?

L’écrivaine canadienne Annabel Lyon a résolu le problème avec le même cran qu’Alexandre trancha le nœud gordien : au lieu de rester liée aux conventions du roman historique, elle s’est accordé toutes les libertés de la fiction contemporaine. Écrit dans une langue moderne, Le juste milieu (en lire un extrait >>) est une œuvre puissante qui s’impose par la pertinence de son propos, abordant non seulement ce que l’âme humaine a d’universel et d’intemporel, mais également la très ancienne obsession occidentale de subjuguer le Moyen-Orient.

Dès l’entrée en scène d’Alexandre, le ton est donné. Le jeune homme s’introduit dans les coulisses d’un théâtre et, afin de rendre encore plus véridique le jeu des acteurs, substitue à un des accessoires une véritable tête coupée. Ce n’est là que le premier coup d’éclat de cette graine de sanguinaire, chez qui l’éducation a surtout développé, jusqu’à ce jour, l’instinct guerrier. Quand Aristote lui fait disséquer un caméléon, il en mange le cœur cru par bravade. Au combat, il tue un jeune garçon qui s’était rendu et tente de pré­lever son visage pour s’en faire un masque. « Ça lui a plu. Il dit que de tous les hommes qu’il a tués au cours de cette bataille, c’est son préféré », commente un de ses amis, horrifié.

À ces excès, Aristote tente d’imposer la voix de la raison – celle de la logique, de l’éthique, de la métaphysique, qu’il élève au niveau de sciences. « Ce garçon est devenu mon projet, à présent, mon premier projet humain », dit-il. S’il n’est pas rebuté par la morbidité d’Alexandre, c’est que lui-même ne recule jamais devant une petite autopsie pour parfaire ses connais­sances médicales. Leur complicité tient aussi à leur situation précaire à la cour, où on les considère tous deux comme des étrangers – Alexandre par sa mère, Aristote par son éducation athénienne et son attachement à la démocratie. Et puis, comme son élève, le maître est un hyperémotif, sujet aux sautes d’humeur et aux accès de mélancolie. Ce défaut, il tente de le tempérer, mais pas trop. « Il faut chercher le milieu entre deux extrêmes, le point d’équilibre », insiste-t-il.

Toute sa philosophie, cependant, ne peut réprimer chez Alexandre la soif de conquête. Car c’est ce que nous appelons aujourd’hui l’Irak, l’Iran et l’Afghanistan qu’il veut posséder – des contrées qui le fascinent par leur diversité. « Je ne ferai pas tout ce chemin pour me contenter ensuite de fermer les yeux », dit-il. Là réside la fracture qui entraînera leur rupture. En effet, Aristote ne peut accepter cette mégalomanie qui mènera bientôt le prince à se prendre pour un dieu : « On agrandit son monde par la conquête, mais on perd toujours quelque chose au passage. On peut apprendre sans conquérir. »

Aristote a beau croire en la supériorité de la démocratie sur la monarchie, il doute que l’on puisse imposer un régime, fût-il idéal, par la force. Une leçon qui vaut encore son pesant d’or aujourd’hui, alors que nous souhaiterions tant convertir le monde aux valeurs occidentales.

 

ET ENCORE…

Annabel Lyon semble avoir atteint, à 40 ans, le juste milieu que visait Aristote. Elle partage heureusement son temps entre sa famille (elle vit à Vancouver avec son mari, chauffeur de taxi, et leurs deux jeunes enfants) et l’écriture, dans laquelle elle s’est lancée après un bac en philo. Le juste milieu, qui est son premier roman, a été en nomination pour les trois prix littéraires les plus prestigieux du Canada : le Giller, le Gouverneur général et le Rogers Writers’ Trust, qu’elle a remporté. Elle en écrit présentement la suite, qui se concentrera sur la fille d’Aristote.

 

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