Le code Jacques Cartier

Un roman policier sur les conspirations fascistes dans le Montréal d’après-guerre ? Controverse assurée.

Cliquez ici pour lire un extrait de La dague de Cartier, de John Farrow.

Près de 500 poètes, dramaturges et romanciers écrivent en anglais au Québec, et pourtant, même ceux d’entre nous qui s’intéressent à la littérature peuvent à peine en nommer plus d’une poignée, et encore : Neil Bissoondath (qui vient de faire paraître Cartes postales de l’enfer, aux Éditions du Boréal), David Homel, Anne Carson, Rawi Hage (dont Le cafard sortira à l’automne chez Alto), Heather O’Neill, Ann Charney…

Trevor Ferguson, lui, a réussi à sortir de l’obscurité en se lançant dans le roman policier. Il l’a fait sous le pseudonyme de John Farrow, et les enquêtes de son héros, l’inspecteur montréalais Émile Cinq-Mars, sont maintenant lues dans 20 pays. Lors de ses deux précédentes aventures, La ville de glace et Le lac de glace, Cinq-Mars s’était colleté aux motards, à la mafia russe et aux sociétés pharmaceutiques. Cette fois, c’est l’histoire de Montréal au grand complet qu’il doit débrouiller pour retrouver La dague de Cartier.

L’action de cette fresque historico-policière se passe durant la crise d’Octobre 1970, alors que Cinq-Mars n’est encore qu’une jeune recrue fraîchement débarquée de sa campagne. À la demande du chef de la police, il doit rouvrir l’enquête sur un meurtre non élucidé remontant à 1955 : celui d’un homme trouvé poignardé devant l’édifice Sun Life le soir de l’émeute au Forum, à la suite de la suspension de Maurice Richard.

L’arme du crime a une riche histoire, qui occupe à elle seule une bonne partie du roman. Il s’agit d’un couteau indien à lame de pierre et au manche taillé dans un os d’ours, que Jacques Cartier aurait fait sertir d’or et de diamants pour convaincre le roi de France que le Canada était l’Eldorado. Au fil des siècles, la dague a acquis une réputation légendaire : « Cette relique est censée posséder des pouvoirs quasi magiques, car tous ceux qui l’ont eue entre leurs mains ont connu la prospérité. » Parmi ceux-ci, on trouve Champlain, Étienne Brûlé, le sieur de Maisonneuve, Dollard des Ormeaux et Radisson. Par ce dernier, la dague devient propriété de la Compagnie de la Baie d’Hudson et finit par échouer dans le coffre-fort de sir Herbert Holt, à la Sun Life. En 1948, elle est confiée à Clarence Campbell, qui vient d’instruire le procès de Nuremberg — le même Clarence Campbell qui, une fois devenu président de la Ligue nationale de hockey, suspendra Maurice Richard durant les éliminatoires. C’est d’ailleurs pendant que l’émeute se déchaîne dans les rues de Montréal que les bureaux de la Ligue sont cambriolés et que la dague disparaît, laissant derrière elle un cadavre.

L’enquête de Cinq-Mars révèle que plusieurs personnes avaient comploté pour s’approprier l’héritage de Cartier. Duplessis, d’abord, déterminé à assurer son pouvoir. L’ancien maire de Montréal Camillien Houde, soucieux de redorer son blason terni par la corruption. Le comte Jacques de Bernonville, collaborateur nazi ayant trouvé refuge auprès de l’élite catholique québécoise. Le docteur Camille Laurin, dépeint ici comme un personnage funeste, agissant pour l’Ordre de Jacques-Cartier, société secrète infiltrée dans toutes les sphères d’influence du pays afin de promouvoir l’avancement des Canadiens français. Sans oublier le jeune intrigant Pierre Elliott Trudeau, qui voulait éviter que cet objet hautement symbolique ne « tombe entre les mains des fascistes ».

Cinq-Mars commence à y perdre son latin. « Il avait beau réfléchir, il ne comprenait rien aux alliances, aux trahisons et aux accords qui liaient tant de personnalités diverses. » Pour déterrer la vérité, il doit élaborer sa fameuse méthode : « Lancer de l’information par-ci par-là, au compte-gouttes, et revenir comme par hasard sur certains points, si bien qu’il était impossible pour celui qu’il interrogeait de prévoir les questions et de s’y préparer. » En retraçant les épisodes marquants de notre histoire, comme la crise de la conscription, la grève d’Asbestos, les réformes de Drapeau, l’émeute de la Saint-Jean, la fondation du Parti québécois, Cinq-Mars parvient à remonter la filière jusqu’à la dague, qui lui servira de monnaie d’échange contre des renseignements sur les ravisseurs de James Cross.

Avant de commencer son enquête, Cinq-Mars reçoit cet avertissement : « Vous allez déterrer de vieilles histoires concernant des hommes politiques disparus qui sont devenus des mythes. Il faut avoir les épaules solides pour s’attaquer aux héros du peuple. » Farrow-Ferguson, lui, ne manque pas de cet aplomb. On ne lira sûrement pas La dague de Cartier pour son objectivité historique : les sources citées à la fin du livre mentionnent Conrad Black, mais il n’y a aucune référence en français ! L’auteur montréalais s’en tire élégamment, en faisant remarquer : « L’histoire est sujette à tant d’interprétations et tant de préjugés. »

 

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