Le commun des martyrs

Les nouveaux héros sont des hommes torturés — au propre comme au figuré.

De toutes les fautes morales perpétrées durant l’ère Bush, la plus condamnable aura sûrement été la sanction officielle de la torture — spécialement la simulation de noyade — pendant les interrogatoires de prisonniers soupçonnés de terrorisme. Soudain perçue comme un mal nécessaire par l’opinion publique américaine, la torture est même devenue, à Hollywood, une forme de divertissement tout à fait acceptable.

Cette aberration n’a pas échappé à certains écrivains. La saison dernière, J.M. Coetzee a dirigé ses flèches contre les méthodes employées à Guantánamo dans Journal d’une année noire. Antoine Billot (La conjecture de Syracuse), Yasmina Khadra (Ce que le jour doit à la nuit) et Mathieu Belezi (C’était notre terre) en ont profité pour rouvrir le débat sur les exactions commises par les tortionnaires de l’armée française durant la guerre d’Algérie. Jean-Christophe Grangé (Miserere) a dénoncé le rôle joué par ces mêmes bourreaux dans les chambres de torture chiliennes.

Les plus virulentes critiques viennent de John le Carré, qui mène la charge dans Un homme très recherché. Le personnage central de ce roman, le jeune activiste tchétchène Issa Karpov, porte encore les marques des sévices endurés dans les prisons russes : son torse est « tout strié de meurtrissures bleues et orange », ses pieds sont couverts de « trous suppurants de la taille de brûlures de cigarette ». Issa est un être naïf, un agneau musulman dont la seule activité dangereuse est de construire des avions en papier. Il s’est réfugié à Hambourg, où il espère pouvoir étudier la médecine. Mais c’est pour mieux tomber entre les griffes des services secrets, qui se serviront de lui pour appâter une plus grosse prise : un imam qui, sous le couvert d’associations caritatives, finance le terrorisme.

Le véritable sujet du roman, toutefois, est « l’éternelle querelle entre les tenants d’une défense acharnée des droits des citoyens et les tenants de leur violation au nom de la primauté de la sécurité nationale ». Le Carré a un profond mépris pour les interrogateurs qui ont recours à la torture afin de faire parler les prisonniers, et encore plus pour la « reddition extraordinaire », cette forme de torture par procuration. Pour lui, c’est la preuve que les services secrets occidentaux ont complètement échoué dans leur tentative d’infiltrer les cellules terroristes ou de recruter des agents sur le terrain islamiste, et qu’ils ne savent plus à quel saint se vouer pour obtenir des renseignements. En utilisant la force, ils agissent contre leur propre intérêt : « Les arrestations ont un impact négatif. Elles détruisent des acquis précieux. Elles nous renvoient à la case départ, elles nous obligent à chercher un autre réseau. »

John le Carré ne fait pas que préconiser un retour aux méthodes d’interrogatoire plus civilisées. À plusieurs reprises, il démontre leur redoutable efficacité, entre autres dans une scène qui se passe autour d’une tasse de thé. « Un interrogateur un tant soit peu capable ne défonce pas la porte d’entrée, rappelle-t-il. Il sonne à la grande porte, puis il entre par la petite. »

Le président Obama, qui a promis d’interdire la torture, considère que c’est « une façon de se créer des ennemis, pas de les combattre » — une opinion que partage sûrement le juge et écrivain allemand Bernhard Schlink. Son dernier roman, Le week-end, se penche sur le cas de Jörg, ancien terroriste de la Fraction armée rouge coupable de quatre meurtres, qui a subi sa part de torture psychologique durant les 23 ans qu’il a passés en prison : on l’a isolé dans un cachot, on l’a empêché de dormir, on l’a soumis aux privations sensorielles. Cela n’a que renforcé ses convictions. Il a un seul regret : « que nous ayons poursuivi un projet qui n’a rien donné ». Et il est tenté de reprendre le combat, certain d’avoir une responsabilité envers ceux qui croient en lui et qui rêvent d’en faire le chef spirituel d’un nouveau terrorisme, associé à al-Qaida, afin de « frapper là où ça fait vraiment mal ».

Au cours d’un week-end chez sa sœur, Jörg est pris à partie par ses amis maintenant embourgeoisés et par son fils, qui lui lance : « Tu es tout aussi incapable de vérité et de deuil que l’étaient les nazis. » Il se rend compte que l’idéal gauchiste ne galvanise plus personne, que les attentats ne servent plus la cause. Mais s’il renonce, ses souffrances auront été inutiles. Il ne peut que penser : « J’aurais mieux fait de me faire descendre dans une fusillade il y a vingt-cinq ans. »

ET ENCORE…
John le Carré, ancien agent secret du MI6 britannique qui fut basé à Bonn et à Hambourg, en est à son 21e roman d’espionnage. Connu pour son engagement politique, il s’est élevé très tôt contre la guerre en Irak dans un article intitulé « Les États-Unis sont devenus fous ».

Il est aussi le parrain d’un organisme qui vient en aide aux enfants du Kenya. Il vit aujourd’hui en Cornouailles et il a récemment refusé le titre de chevalier de l’Empire britannique.

 

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