Le confinement selon le romancier John Irving

L’auteur du Monde selon Garp et de L’hôtel New Hampshire nous a habitués à des personnages confinés. Lui-même confiné dans un édifice à appartements de Toronto où il vit depuis quelques années, John Irving est en train de rédiger les derniers chapitres d’un nouveau roman, à paraître plus tard en 2020.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

Ceux et celles qui ont plus de 55 ans ont beaucoup lu John Irving. À un tel point que pour les générations qui ont suivi, Irving était un romancier d’un autre temps. Pas assez ancien pour avoir la patine d’un Ernest Hemingway, mais pas suffisamment contemporain pour eux, Irving se retrouvait en quelque sorte laissé en jachère par les plus jeunes. Disons-le tout de suite, c’était une erreur ! À près de 80 ans aujourd’hui — et en plein cœur de notre plus grande expérience collective de confinement —, il n’y a pas plus moderne que John Irving.

Avec ses trois glorieuses œuvres du début des années 1980 — Le monde selon Garp, L’hôtel New Hampshire et L’œuvre de Dieu, la part du Diable —, Irving nous fait comprendre qu’il faut partir de soi pour exister au monde. Que si le monde est fait d’individualités, elles sont encore plus belles ensemble. Ce sont de grands romans, de ceux qui nous restent en tête longtemps après les avoir lus. Irving est passé maître dans l’art de la tragi-comédie. Ses personnages sont riches et superficiels, drôles et obscurs, forts et maladroits, comme nos mondes intérieurs. Et surtout, ils sont seuls. Contre tous, mais surtout contre eux-mêmes.

Plus jeune, à l’instar d’Hemingway qui avait une passion pour la boxe, Irving a développé une véritable obsession pour la lutte, qu’il a d’ailleurs pratiquée pendant très longtemps. Un lutteur combat toujours en premier lieu contre lui-même. Il doit couvrir ses faiblesses en s’ajustant à celles de l’autre. Il doit comprendre ce que l’autre voit en lui pour en arriver à se surpasser lui-même. Irving le romancier est parti de sa pratique de lutteur pour construire sa vie d’auteur et développer une œuvre romanesque tout à fait originale.

Des êtres d’espérance

Les personnages d’Irving sont des êtres confinés. Seuls, tournant sur eux-mêmes jusqu’à faire des 360 degrés, doutant de tout, mais, toujours, protégeant en eux un espace pour penser le monde d’après. Dans L’œuvre de Dieu, la part du Diable, dont l’adaptation cinématographique a permis à l’auteur de remporter l’Oscar du meilleur scénario adapté, le jeune Wilbur nous faisait part de son inquiétude devant le reste du monde. Mais il pensait très fort qu’il y avait vraiment « un reste du monde », c’est-à-dire un monde à l’extérieur de celui qu’on bâtissait soi-même. C’est là tout l’intérêt du travail d’Irving. Le monde est là, en dehors de nous. C’est un monde dur, douloureux parfois, incompréhensible souvent, mais possible toujours. « Une brèche en toute chose », disait Leonard Cohen.

La force d’Irving est de nous faire voir le rayon de lumière qui jaillit du plus profond de nos malheurs, et qui fait de nous ce que nous sommes : des êtres d’espérance. Le passé est là. L’avenir est une construction. Chacun a sa chance et a droit à l’amour. Steven Pinker, auteur et chercheur en psychologie à Harvard, ne disait pas autre chose dans son livre Enlightenment Now : « Nous avons tout pour réussir, mais les pessimistes sont toujours plus crédibles que les optimistes. » Le monde n’est pas parfait, mais c’est à nous de le parfaire. Leçon de confinement par John Irving.

En 2018, à l’occasion du 40e anniversaire de la sortie du Monde selon Garp, Irving se disait surpris et choqué que les grands thèmes de ses livres des années 1970-1980 soient toujours d’actualité. La violence, les discriminations sexuelles, le droit à l’avortement, la lutte générale pour la place des femmes dans la société. « Je regrette que ce roman ne soit pas démodé. Ce roman aurait dû mourir, comme je pensais qu’il le ferait », disait le romancier sur le plateau de La grande librairie en France.

Irving a l’habitude de dire : « Lorsque tu imagines le pire, imagine pire encore. » Ce n’est pas qu’il soit obsédé par le mal, mais il est convaincu qu’il faut faire face à nos démons, à qui nous sommes, à ce qu’il y a de pire et de meilleur en nous pour pouvoir avancer. Il ne faut donc pas s’étonner que son personnage de Win, le père des enfants de L’hôtel New Hampshire, se croyait capable de faire « tout ce qu’il était capable d’imaginer ».

L’action de la plupart des livres de John Irving se déroule tout près de nous, en Nouvelle-Angleterre, là où il est né et où il a écrit la majorité de ses œuvres. Un climat proche du nôtre, une nature très semblable, un passé catholique, la longue marche des femmes pour l’égalité. Confiné dans un édifice à appartements de Toronto où il vit depuis quelques années, Irving confiait récemment être en train de rédiger les derniers chapitres d’un nouveau roman. On s’imagine, confiné avec lui, nous avançant à pas de loup derrière lui sans le déranger dans son travail, jetant un œil intéressé aux immenses piles de feuilles mobiles qui encombrent son bureau. C’est que le romancier a la réputation d’être un perfectionniste, travaillant par réécritures successives, comme si en ajoutant des couches de sédiments à ses histoires de personnages confinés, ils les rendaient plus vrais que la vie elle-même.

Darkness as a Bride est censé paraître en 2020, au moment où nous devrions peu à peu émerger du « Grand Confinement ». Ce sera alors son 15e roman. Mais pour John Irving, ce ne sera qu’une renaissance de plus, lui qui vient tout juste de signer un contrat pour trois nouveaux romans avec une filiale de Simon & Schuster à Londres…

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019 aux Éditions du Boréal.

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2 commentaires
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Bonjour,

Petite coquille à corriger dans la phrase « C’est que le romancier à la réputation d’être un perfectionniste, … », le « à » doit être un « a ».

Merci pour ce bel article, vous m’avez donné le goût de lire cet auteur!

Caroline Veilleux

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