Le coup de poker des Augustines

Leur couvent, à Québec, vaut des millions. Et les Augustines refusent de le céder aux promoteurs immobiliers. Elles font plutôt le pari de le transformer en hôtel-musée! Une première.

À l’angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Saint-Zotique, en pleine Petite-Italie montréalaise, l’ancienne église Saint-Jean-de-la-Croix affiche complet. Des clochers jusqu’à la sacristie… tout est vendu. Les condos de la Place de la Croix sont un symbole saisissant d’une question qui tourmente le Québec: que faire du patrimoine religieux?

À quelques rues de ces appartements de luxe, le monastère des Carmélites, classé in extremis monument historique en juin dernier, a échappé de peu à un sort semblable. Et ce n’est qu’un début. Le Québec est riche d’un patrimoine qu’il semble soudain découvrir avec perplexité: au bas mot 4 000 bâtiments – églises, presbytères, chapelles, évêchés, monastères, séminaires, sanctuaires, etc. -, dont au moins 1 200 auraient « une forte valeur patrimoniale », selon la Fondation du patrimoine religieux du Québec. Des édifices valant plusieurs centaines de millions, sans doute, et dans certains cas des joyaux historiques inaliénables! Dans un rapport remis au gouvernement québécois en l’an 2000, un groupe-conseil estimait que le patrimoine religieux est « le plus universel, le plus diversifié, le plus riche et le plus répandu au Québec ».

Le sort de ce patrimoine, que certains craignent de voir bradé dans la spéculation immobilière, a retenu l’attention de la Commission de la culture de l’Assemblée nationale. Elle lui a consacré un rapport, Croire au patrimoine religieux, publié en juin 2006. Inquiets pour le sort de cet héritage encore largement méconnu, ses auteurs souhaitaient que le gouvernement décrète un moratoire sur toute vente ou modification des bâtiments religieux. Une recommandation que la ministre de la Culture et des Communications, Line Beauchamp, n’a pas suivie, lui préférant un « moratoire volontaire ».

Entre la nationalisation partielle de ce patrimoine, que certains proposent (voir L’actualité, 1er mai 2005), et le tout-condos, il pourrait bientôt y avoir une autre voie, une autre façon de faire. Et ce sont les « p’tites soeurs » de l’Hôtel-Dieu de Québec qui sont en train de l’inventer.

Ces soeurs-là, ce sont les Augustines, communauté qui s’est vouée pendant plus de trois siècles aux soins hospitaliers. Notre système de santé a pris naissance le jour où trois religieuses parties de Dieppe, en Normandie, ont débarqué à Québec pour y fonder le premier hôpital d’Amérique au nord du Mexique: l’Hôtel-Dieu de Québec. Le 1er août 1639 au matin, ces trois jeunes Françaises dans la vingtaine, Marie Guenet, Marie Forestier et Anne Le Cointre, mettent les pieds dans la capitale de la Nouvelle-France avec un précieux coffre, un mortier, un pilon et une bonne dose de témérité.

Avant leur départ de Dieppe, un certain nombre de choses avaient été réglées: la duchesse d’Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, avait avancé les fonds nécessaires à la fondation de l’hôpital et un terrain avait été choisi à Québec. Mais à l’arrivée des religieuses, rien n’est prêt, ni hôpital ni monastère. Le bâtiment qu’on leur avait promis est encore en chantier, sur un terrain qu’elles jugent peu propice à l’établissement d’un hôpital, car il n’y coule pas d’eau et la rivière Saint-Charles, au pied de la falaise, est difficile d’accès. Les débuts seront rudes. Pour se rapprocher des « Sauvages », qu’elles veulent soigner et convertir, les soeurs s’installent d’abord à Sillery, dans un bâtiment lui aussi inachevé et dont un des murs est grossièrement bouché avec des planches et de la paille pendant l’hiver 1640-1641. Dure initiation pour les trois Dieppoises, habituées à plus de confort. « Ce que nous souffrîmes en ce temps de froid et de misère ne se peut pas exprimer », lit-on dans Les annales de l’Hôtel-Dieu. Les soeurs s’épuisent à la tâche, soignant colons et Amérindiens dans des conditions impossibles.

En 1644, les religieuses quittent Sillery, par crainte des attaques iroquoises, pour finalement installer le monastère et l’hôpital sur le terrain qu’elles avaient d’abord dédaigné. C’est encore là que se trouve de nos jours l’Hôtel-Dieu de Québec. Elles font creuser un puits pour l’eau, construire un bâtiment « à la française » afin d’abriter leurs chers « Sauvages », eux aussi menacés par les Iroquois, et cultivent un jardin pour leurs besoins et ceux de leurs malades. Le visiteur qui pénètre aujourd’hui dans la cour et le monastère de la rue des Remparts, dans le Vieux-Québec, à l’ombre de la tour de l’Hôtel-Dieu, plonge dans une histoire qui n’a jamais connu d’interruption depuis 1644: celle des soeurs hospitalières, qui comptent parmi les groupes fondateurs de la Nouvelle-France.

Sur les lieux mêmes où elles aidaient les ouvriers à terminer leur couvent-hôpital, en 1644, charriant la pierre et maniant la grue, les Augustines sont toujours présentes, dans une continuité historique dont on trouve peu d’exemples en Amérique du Nord. Et c’est justement cette continuité, cette fidélité séculaire à une mission qu’elles veulent perpétuer au moment où il leur faut disposer de leur riche patrimoine.

Les touristes qui affluent dans les rues étroites du Vieux-Québec, et sans doute aussi la majorité des habitants de la capitale, ne soupçonnent pas la richesse du patrimoine que les Augustines ont su conserver entre les murs de leur monastère. Derrière l’Hôtel-Dieu moderne, plutôt cachées à la vue des passants, se trouvent encore deux ailes du monastère qui remontent au 17e siècle. À l’intérieur de leurs murs de pierre, déambulant dans de longs corridors aussi larges que hauts, au milieu de boiseries sombres et luisantes, le visiteur a le sentiment d’un retour à l’époque de la Nouvelle-France, tellement l’endroit a été bien préservé. Nul besoin de faire un grand effort de calcul pour avoir une idée des profits faramineux que les religieuses pourraient tirer de ce lieu historique si elles le cédaient à un promoteur immobilier.

« On a commencé à réfléchir à l’avenir de ce patrimoine il y a une vingtaine d’années », dit soeur Lise Tanguay, qui répond de la réalisation de l’entreprise en cours auprès de la communauté des Augustines. « On était bien conscientes qu’on avait entre les mains un trésor patrimonial. Pour nous autres, il n’était absolument pas question de faire des ventes. On pourrait vendre une fortune le monastère et les objets qui s’y trouvent. »

Combien? « On les a fait évaluer, en gros, répond soeur Lise. Pour le monastère et les collections, on parlait de 100 millions… Reconstruire un monastère comme celui-là aujourd’hui, ce serait impensable. » Impensable aussi de laisser filer des pièces qui témoignent des débuts difficiles de celles qui ont implanté chez nous les soins de santé. Le monastère contient des objets ayant appartenu aux trois fondatrices, comme le magnifique coffre de merisier à trois clefs apporté de Dieppe, qui renfermait, outre leurs effets personnels, des documents relatifs à la fondation du futur Hôtel-Dieu. Beaucoup de choses furent perdues dans l’incendie qui a ravagé le couvent-hôpital en 1755, mais il en reste suffisamment pour témoigner encore des origines.

Tout au long de leur mission et à mesure que l’hôpital prenait de l’importance, les religieuses ont conservé des milliers d’objets, d’instruments et d’archives, qui constituent une véritable histoire de la médecine en Nouvelle-France et au Canada, du 17e siècle jusqu’au 20e. Une partie de cette collection est aujourd’hui accessible au public qui visite le musée des Augustines, mais les combles du monastère sont encore riches de trésors à découvrir. On ne peut qu’être ému devant le tour, une espèce de boîte ronde pivotante, en bois, ouverte d’un côté et placée à l’entrée du couvent: ce mécanisme permettait à une malheureuse de déposer son bébé au monastère sans être vue, tout en ayant l’assurance que les soeurs allaient le recueillir. « De 1800 à 1845, on y a trouvé 1 375 enfants abandonnés », précise soeur Nicole Perron, responsable de la collection et du musée.

C’est dans ce contexte, celui d’une histoire chargée de sens, que les religieuses de l’Hôtel-Dieu entendent disposer de leur patrimoine. Elles ont mis au point un projet, appelé Lieu de mémoire des Augustines, qui comprend, outre le musée, une hôtellerie monastique et un centre de ressourcement – projet pour lequel elles ont déjà reçu l’appui de la Ville de Québec et du ministère de la Culture et des Communications. « On veut que le monastère devienne un milieu de vie dans la continuité de notre oeuvre d’hospitalité, qu’il demeure au service de la population avec une vocation différente », explique Lise Tanguay.

Cela a d’abord voulu dire rendre accessible dans un musée une partie de la collection que contient le monastère. Le futur Lieu de mémoire devrait l’enrichir, car ce ne sont pas moins de 9 000 pièces que les religieuses ont su conserver au cours des siècles.

Ensuite, l’idée est venue qu’on pourrait dans l’avenir ouvrir les corridors historiques de la maison au personnel des soins de santé, afin de procurer aux médecins, aux infirmières et même aux « aidants naturels » un lieu de repos, de rencontre et d’échange. Les Augustines croient que dans l’univers particulier de leur monastère, lieu de sérénité et de beauté, sous les poutres séculaires qui ont vu défiler des générations de soignantes, les infirmières débordées et les médecins surmenés d’aujourd’hui pourront retrouver le sens de leur mission. « C’est un exemple original de ce qu’on peut faire du patrimoine religieux, affirme Denis Robitaille, chargé de projet au monastère des Augustines. Il ne s’agit pas seulement de faire une conservation architecturale, mais d’aller plus loin et de donner une nouvelle vie à ce patrimoine, à ce lieu inspirant, dans la continuité de sa vocation historique. » Les promoteurs du Lieu de mémoire veulent éviter de morceler ce qui formait un tout dans la vie des religieuses soignantes. « On doit retrouver ici le sens véritable d’un objet d’hôpital qui est un patrimoine à la fois religieux, national et ethnologique », ajoute Denis Robitaille.

Le centre de ressourcement pour le personnel de santé ne pourra peut-être pas se financer tout seul, car les religieuses ne veulent pas en faire une entreprise à but lucratif. Comme il n’est pas question non plus pour elles de se faire entretenir par les gouvernements, les Augustines entendent réserver une partie des lieux à une hôtellerie monastique, ouverte aux touristes amateurs d’histoire et susceptibles d’apprécier la paix qui règne entre leurs murs vénérables. Cette hôtellerie accueillera aussi les pèlerins en route pour Sainte-Anne-de-Beaupré et les parents de patients de l’Hôtel-Dieu qui n’ont pas les moyens de se payer une chambre dans un grand hôtel. « L’hôtellerie va procurer un revenu, c’est le nerf qui fera fonctionner le reste, précise Lise Tanguay. Nous croyons qu’il y a un tourisme pour un lieu comme le nôtre. D’ailleurs, on a déjà des demandes. Des gens vont voir notre site Internet [www.augustines.ca] et ils veulent venir. »

Mais il faudra patienter encore un certain temps. Ce projet des Augustines, ce n’est pas une mince affaire sur le plan financier. Il s’impose d’abord de mettre l’édifice aux normes, c’est-à-dire, entre autres, de refaire totalement l’électricité et la plomberie, des travaux de plusieurs millions de dollars, auxquels les différents niveaux de gouvernement se sont déjà engagés à contribuer financièrement. « Dans le domaine du patrimoine, ce projet sera l’un des plus importants des prochaines années », précise Denis Robitaille. Le budget global, selon les prévisions, oscillera entre 25 et 30 millions. Les plans doivent être complètement ficelés dans le courant de l’automne 2006, avec l’espoir de voir démarrer les travaux l’année prochaine.

Une société sera créée pour gérer l’ensemble des lieux. Les Augustines y prendront part, sans toutefois en assumer la charge. « Nous autres, on va faire de la figuration, lance en riant soeur Lise Tanguay. On va se promener dans les corridors… Sérieusement, on sera partie prenante de cette société, mais de façon minoritaire. On ne peut pas prendre la responsabilité de ça, on n’est plus capables. » Les religieuses de l’Hôtel-Dieu de Québec sont encore au nombre de 49, avec un âge moyen de… 80 ans! Elles habitent une aile construite dans les années 1950, adjacente au monastère historique. Il faut croire que leur âge vénérable ne les empêche pas de montrer un esprit d’initiative et d’invention qui pourrait faire date dans l’histoire du patrimoine québécois.

LA TABLE DES RÉCOLLETS

En plus d’avoir la responsabilité de l’Hôtel-Dieu de Québec, les Augustines ont hérité, en 1692, du monastère des Récollets, situé sur les bords de la rivière Saint-Charles, en dehors du quartier historique. À la demande de l’évêque de l’époque, Mgr de Saint-Vallier, elles en font un hôpital général, soit une sorte d’asile accueillant les invalides, les mendiants et, dans l’ensemble, tous les rejetés de la société.

Avec le temps, le lieu deviendra un véritable hôpital, mais il gardera toujours précieusement dans ses murs et ses meubles le souvenir des Franciscains du 17e siècle, premiers religieux à mettre les pieds en Nouvelle-France. La chapelle, avec son plafond de bois en forme de carène de navire, a été construite par les Récollets, en 1671; sur le même terrain, le comte de Frontenac fait élever, en 1677, un corps de logis de deux étages et s’y réserve un appartement, qu’on peut aujourd’hui visiter. Les religieuses de l’endroit sont fières de montrer une table du réfectoire qui n’a jamais quitté les lieux et dont les Récollets se servaient il y a 350 ans. La collection du Musée de l’Hôpital général, riche de précieux objets de médecine et d’oeuvres relatives à la communauté des Augustines, devrait aller enrichir le futur Lieu de mémoire de l’Hôtel-Dieu.

Les plus populaires