Le culte de l’authenticité

Dans un mea culpa de 250 pages, l’écrivain Alexandre Jardin avoue avoir distorsionné la réalité de ses précédents récits dits autobiographiques. Or, la littérature peut très bien être une fuite du réel. Quel mal y a-t-il à user de son imagination ? 

Alexandre Jardin a fait paraître son dernier livre Le roman vrai d'Alexandre en juin 2019. Photo : Aurore Marechal / Abaca

À l’été 1970, le jeune journaliste américain Clifford Irving téléphone à son éditeur à partir de lieux plus exotiques les uns que les autres. Il prétend suivre dans ses déplacements l’excentrique milliardaire Howard Hughes pour l’interviewer en vue de rédiger sa biographie. L’ex-aviateur et homme de cinéma vit alors reclus du monde depuis plus d’une décennie.

Irving termine son livre l’année suivante et la campagne de promotion va bon train. La parution prochaine de la « biographie autorisée » de l’ermite le plus célèbre du monde est LE sujet de l’heure. Mais voilà que tout s’écroule lorsque Hugues en personne organise une conférence de presse téléphonique pour rectifier le tir. Il déclare n’avoir aucune idée de qui est Irving et menace de poursuivre sa maison d’édition. Forcé d’avouer son canular, l’auteur sera condamné à deux ans et demi de prison.

Autre mystificateur célèbre, Stephen Glass a été congédié du magazine The New Republic en 1998 après avoir été pris à fabriquer pas moins de 27 histoires aux sources et citations inventées de toutes pièces. L’ex-journaliste est tristement devenu l’un des premiers producteurs de fausses nouvelles à la chaîne, celles-là mêmes qui polluent désormais les réseaux sociaux et qui ont un impact négatif sur la bonne marche des démocraties.

Plus près de nous, François Bugingo a clamé toutes sortes de faussetés dans de nombreux médias québécois pendant près de 20 ans. À l’en croire, l’ex-journaliste aurait trinqué avec des tireurs d’élite serbes de Sarajevo, négocié la libération d’un journaliste otage avec des terroristes d’Al-Qaïda en Mauritanie, représenté la Commission européenne auprès du ministre égyptien de l’Intérieur et on en passe. Au printemps 2015, il a admis avoir tout inventé à la suite de la publication d’une enquête de la journaliste Isabelle Hachey. L’homme aurait probablement fait un bon romancier…

Les affabulateurs me fascinent. Fantasques, aussi ingénieux qu’irrationnels, je ne peux m’empêcher de me demander s’il ne leur manque pas un petit boulon. À la différence de ceux susmentionnés, l’écrivain Alexandre Jardin n’a pas été démasqué par un tiers, mais par lui-même. Le livre d’aveux qu’il fait paraître ces jours-ci nous place devant un ego meurtri et un esprit instable, et ce, depuis fort longtemps. « À quinze ans, je fais un pacte dangereux avec le fake et commence à me nier », écrit-il dans Le roman vrai d’Alexandre.

De fait, c’est l’illustration d’un quasi trouble mythomaniaque qu’il trace dans ce livre-monologue sous le signe de l’apitoiement. Il y expose sa compulsion à distorsionner le réel, de même que ses manipulations répétées du lectorat, des intervieweurs et, au fond, de lui-même.

Tout, absolument tout, était faux, de cette feinte gaieté et ce rire aigu à l’avenant aux anecdotes présentées par l’auteur comme purement autobiographiques. Trois décennies de frime en somme pour celui qui cherche avec ce livre de deux choses l’une : l’absolution totale ou la crucifixion, pourvu que l’auteur puisse encore une fois attirer l’attention sur lui, toujours plus d’attention.

En entrevue chez Marie-Louise Arsenault, l’écrivain a déclaré : « moi je sais que je dis la vérité cette fois-ci. » Ah bon. Dans La Presse, la journaliste Josée Lapointe s’est plutôt demandé si le livre était une énième arnaque et si on était tombé dedans. À force de se faire prendre pour des cons, faudrait pas nous blâmer d’être méfiants….

Rarement aura-t-on vu un auteur s’autodiscréditer de manière aussi spectaculaire. Selon le principal intéressé, il s’agit d’un suicide professionnel pour éviter le suicide tout court. Je paraphrase.

L’écrivain a expliqué qu’il ne pouvait plus « écrire de littérature de fuite du réel ». Or la littérature peut très bien être une fuite du réel. Quel mal y a-t-il à user de son imagination ? L’erreur aura été de prétendre que tout était vrai, alors qu’il lui suffisait d’être romancier.

Prétendre à l’autobiographie plutôt qu’à la fiction pure ou même à l’autofiction n’aura eu pour effet que de chatouiller ce désir inavouable et un peu idiot — qui habite néanmoins chaque lecteur, parfois bien malgré lui — de croire qu’au fond, il s’agit toujours d’histoires vraies.

Cette auteure-compositrice-interprète qui chante la violence conjugale, et celui-ci, qui raconte une infidélité ayant mal tourné, est-ce que tout cela leur est vraiment arrivé ? Et cet auteur qui publie son premier roman, est-ce un récit autobiographique ? Allez, tentez de me faire croire que vous ne vous êtes jamais posé ce genre de questions…

« Me demandait-on si mon existence ressemblait à celle des héros virevoltants de mes romans ? J’assurais qu’ils n’étaient que mes décalques […] Comment ai-je pu moisir si longtemps dans cette distorsion et m’empêcher à ce point de vivre ? », écrit Jardin dans son ouvrage-confession.

Maintenant que le masque est tombé, est-il encore possible d’apprécier ses premières œuvres dégoulinantes d’optimisme et de romantisme, sachant qu’il s’avère, au mieux, un pauvre type plutôt sombre et malheureux ? À l’ère de la transparence et de l’authenticité à tout prix, probablement pas.

Tel un parent qui ne trouve pas la force de refuser pour une énième fois à son enfant une friandise tout juste avant le repas, le romancier a cédé à la pressante envie du lectorat et de certains journalistes de croire qu’en littérature, tout se résume bêtement à un authentique fait vécu. Ce piège, dans lequel il s’est enlisé par sa propre faute et durant toutes ces années, réside néanmoins dans ce refus du public de concevoir et d’accepter qu’un écrivain, par essence, ment.

« Les lecteurs s’insurgent lorsqu’ils estiment qu’un auteur a enfreint le “pacte autobiographique”, soit le sentiment que le nom de l’auteur sur la couverture et le narrateur du récit ne forment qu’une seule et même personne », écrit le chroniqueur du New Yorker Louis Menand dans un texte paru en décembre dernier.

Ne sont-ce pas plutôt les journalistes et le lectorat qui foulent aux pieds le concept même de roman en manquant à ce point d’imagination ?

Dans la même catégorie
Boutique Voir & L'actualité

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie