Le déclin, version théâtre

Trente ans après sa sortie, le film-culte de Denys Arcand est adapté au théâtre. Qu’en est-il des questionnements des quadragénaires à l’heure actuelle?

Scène du film de Denys Arcand: des personnages façonnés par leur époque. (Photo: Photos 12 / Alamy Stock Photo)
Scène du film de Denys Arcand: des personnages façonnés par leur époque. (Photo: Photos 12/Alamy Stock Photo)

À quelques semaines de l’entrée en fonction du président Trump, deux artistes revisitent le film Le déclin de l’Empire américain et le transposent au théâtre. Trente ans plus tard, les questionnements des quadragénaires de Denys Arcand peuvent ils éclairer l’époque actuelle?

Il faut être culotté pour revisiter une œuvre aussi marquante du septième art québécois. Patrice Dubois, l’idée est de vous au départ, n’est-ce pas?

Patrice Dubois: Oui. Le déclic m’est venu au beau milieu d’un souper entre amis. J’écoutais les discus­sions, les préoccupations des uns et des autres concernant le travail, la famille, et j’ai soudain eu un sentiment de déjà-vu. J’ai mis quelques secondes à le décrypter, puis j’ai perçu la parenté avec les discussions du groupe d’amis dans le Déclin d’Arcand. Les gens de ma génération [Dubois a 44 ans] sont arrivés à ce même point: on est au mitan de notre vie, on a un bagage, certaines choses nous ont définis, un enfant, un mariage, un contrat marquant. On a encore la forme physique, bien souvent, mais on passe pas mal de temps à boire, à se gaver. Il y a un début d’autodestruction là-dedans…

Bref, vous êtes bien placés pour saisir tous les enjeux du film de Denys Arcand…

P.D.: C’est ça. Et il m’a semblé riche d’aborder ces thèmes-là d’un point de vue actuel, en suivant le schéma d’Arcand, mais en créant de nouveaux personnages, bien de leur temps. Jusqu’à quel point ils rejoignent les personnages originaux dans leur misère affective? Jusqu’à quel point ils sont façonnés par l’époque? Il y a là de belles questions, que j’imagine bien explorer par le théâtre, où les drames et les dilemmes doivent être incarnés dans la chair, encore plus qu’au cinéma.

Les personnages de l’époque sont pour la plupart des universitaires déjà établis. Vos quadragénaires ont-ils des situations professionnelles aussi stables?

Alain Farah: Non, bien sûr. Nos personnages ne sont pas tous des universitaires, d’ailleurs. Qui, aujour­d’hui, va se retrouver dans un souper où il n’y a que des universitaires de 40 ans? [Rires] Dans «notre» Déclin, il y a entre autres une chroniqueuse média qui a du mal à se fixer, qui aimerait animer une émission, mais qui veut garder sa liberté; il y a un directeur de théâtre, un professeur de cégep, une comédienne en herbe, une mère de famille qui a choisi de rester à la maison… Nous nous sommes inspirés de ce que nous voyons autour de nous.


Patrice Dubois, comédien et codirecteur de la compagnie de théâtre PÀP, et Alain Farah, professeur de littérature française à l’Université McGill et romancier, ont littéralement récrit Le déclin pour en tirer une pièce grinçante, contemporaine. (Photo: Rodolphe Beaulieu pour L’actualité)
Photo: Rodolphe Beaulieu pour L’actualité

Les créateurs de la pièce

S’il a des points communs avec le film du même nom, Le déclin de l’Empire américain qui prendra l’affiche à l’Espace GO, du 28 février au 1er avril prochains, s’en écarte à bien des égards. Patrice Dubois, comédien et codirecteur de la compagnie de théâtre PÀP, et Alain Farah, professeur de littérature française à l’Université McGill et romancier, ont littéralement récrit Le déclin pour en tirer une pièce grinçante, contemporaine. On y trouvera entre autres les comédiens Dany Boudreault, Éveline Gélinas, Alexandre Goyette et Marie-Hélène Thibault.


Alain Farah, vous êtes un professeur, un intellectuel. Quel rapport entretenez-vous avec le film de Denys Arcand?

A.F.: La première fois que je l’ai vu, à l’adolescence, j’ai surtout retenu la réplique de Dominique Michel, dont le personnage dit: «Je me méfie toujours de la condescendance des hommes qui m’ont fait jouir.» J’ai pris conscience à ce moment de l’articulation sexualité-pouvoir. Plus tard, Le déclin est devenu un film important pour moi, que j’ai étudié beaucoup et que j’ai présenté dans mes cours de cultural studies à l’Université McGill.

P.D.: Tu l’as enseigné? Je ne le savais même pas!

A.F.: Oui, c’est un excellent moyen d’exposer les jeunes McGillois à la culture francophone! C’est un film assez simple dans sa structure dramaturgique, mais puissant dans ce qu’il évoque.

Le déclin évoque entre autres les rapports entre la petite histoire et la grande. Cet aspect vous intéresse-t-il?

A.F.: Arcand est historien de for­mation, l’histoire l’obsède, et il se trouve qu’elle m’obsède aussi. J’ai vu dans cette proposition un peu casse-cou que m’a faite Patrice l’occasion d’illustrer ce que James Joyce appelle le «cauchemar de l’histoire». Ma génération, c’est le 11 septembre 2001 qu’elle a pris acte du «cauche­mar de l’histoire», c’est ce jour-là qu’elle a saisi que l’histoire est cir­culaire, prisonnière d’une certaine fatalité de la violence et de la destruction. Nous avons donc placé les attentats de New York au cœur de notre relecture.


En attendant la mouture théâtrale du Déclin, voyez la bande-annonce du film original.


Paradoxalement, la tragédie du 11 sep­tem­bre a donné la chance au personnage central de votre pièce, Claude, de faire connaître son travail de photographe…

P.D.: Ça l’a même rendu célèbre. Présent à New York le jour des atta­ques, il a réalisé une série de photos qui ont été reprises par Time Magazine et qui ont fait sa fortune, à 22 ans.

A.F.: Je ne cacherai pas qu’on s’est inspirés de Xavier Dolan pour créer Claude, dans sa capacité de saisir l’essentiel d’une époque et de cana­liser les émotions des uns et des autres. Ça devient intéressant quand il voit ses amis se chamailler pour des miettes, insatisfaits professionnellement, alors que lui a eu le gâteau au complet et qu’il l’a vomi, en quelque sorte, parce qu’il ressort désillusionné de son expérience du vedettariat.

Est-ce une lecture réaliste de notre époque?

P.D.: Au début, nous étions hantés par l’idée de prendre une photo exacte de notre génération. Puis, nous avons ressenti le besoin de nuancer, entre autres quand mon père, un syndica­liste à la retraite, m’a dit: «Tu sais, je ne me suis jamais reconnu, moi, dans les personnages du Déclin de l’Empire américain. Je n’avais jamais vu ça, du monde de même!» Le déclin était en effet un portrait magnifié d’un groupe très particulier, assez peu représentatif du Québec du milieu des années 1980. Nous avons reproduit cet aspect: le microcosme présenté sert d’abord à explorer certains sujets porteurs.


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Que pense Denys Arcand de cette adaptation? S’en est-il mêlé?

P.D.: Pas du tout. Il m’a carrément dit: «Allez-y! Je ne lirai même pas le texte avant la première, je vous fais confiance.» Il est en accord avec lui-même sur ce point: il a revendiqué toute sa carrière une telle liberté, et il nous la donne en retour. De mon côté, je répète à tout le monde que la pièce n’est pas le film ni même un hommage au film. Notre matière première, c’est le scénario, mais le reste, nous l’avons inventé.

La question de la sexualité, de la liberté ou de l’asservissement qu’elle représente, est centrale dans Le déclin de l’Empire américain. Comment avez-vous abordé ces notions «au présent»? Vous n’êtes pas sexologues, après tout…

A.F.: Non. Patrice et moi sommes hétéros, nos expériences ont leurs limites! Comme Arcand, qui dit avoir écouté ce qui se disait autour de lui pour écrire son film, nous avons écouté nos proches, dont les expériences sont venues compléter les nôtres. Puis, alors même que nous nous questionnions sur la place à donner aux infections transmissibles sexuellement, qui sont un thème important chez Arcand et dont nous avions l’impression qu’elles étaient moins dans l’air du temps, les médias se sont mis à parler, il y a quelques mois, d’une explosion des cas de syphilis au Québec, de la trithérapie préventive… Le sida semble moins menaçant aujourd’hui, mais le thème des jeunes adultes qui jouent avec le feu demeure d’actualité.

P.D.: Les temps changent, mais pas tant que ça!

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