Le dernier Riopelle

Dans le livre, Jean-Paul, Fenêtres intimes, Huguette Vachon raconte celui dont elle a été l’amoureuse dans les dernières années de sa vie, de 1986 à 2002. Où il est question d’ambition, de fragilité et de magie.

Dominique Lebel (photo : L'actualité)

On a tous un Riopelle. C’est une exposition qu’on a vue à Montréal, Québec ou Montmagny. C’est une lithographie aperçue dans le salon d’un ami. C’est un livre de peintures qui traînait sur la table au chalet. C’est un tableau grand format qu’on a aimé en visitant un musée lors d’un voyage à l’étranger. C’est cette image de peintre rebelle, jamais là où on l’attend. C’est le séducteur des années 1950 ou cet homme diminué à la fin de sa vie. C’est l’étoile de la peinture québécoise. C’est notre héros parti à l’étranger pour se mesurer aux plus grands. Il semble avoir tout vu, tout vécu, être revenu de tout. Jean-Paul Riopelle, c’est nous en réalité augmentée.

« J’ai appris avec toi ce bonheur de la différence. De la complication. Du questionnement. De la réponse jamais simple », écrit Huguette Vachon dans un très beau livre, Jean-Paul, Fenêtres intimes, qu’elle consacre à celui dont elle a été l’amoureuse dans les dernières années de sa vie, de 1986 à 2002.

Le livre d’Huguette Vachon se lit comme un voyage au pays de Riopelle. On y sent le passage des saisons sur une vie échevelée et riche, à la fois grave et remplie de tendresse. C’est qu’avec Riopelle, rien n’est léger. Tout est toujours du domaine du fantastique. Le peintre est un conteur. Un ensorceleur. Il fait de vous ses complices, pour le meilleur et pour le pire. Il est imbattable pour vous charmer, vous faire rêver, vous transporter.

Mais l’enthousiasme de l’homme a ses revers. Dans sa biographie du peintre publié en 1996, Hélène de Billy présentait Riopelle comme un être profondément mélancolique, alternant entre des passages à vide et de fulgurants moments de création. C’est que Riopelle, qui s’est toujours senti jugé, en observation, traqué en quelque sorte, avait sans cesse besoin de se prouver à lui-même. Mais plus il se sent jugé, note de Billy, plus il se gonfle d’ambition. C’est toute la magie d’un artiste hors du commun. Il a de l’ambition. Il est l’ambition. « C’était un volcan », écrit Huguette Vachon.

Aujourd’hui, près de 70 ans après les premiers succès du peintre à Paris et 18 ans après sa mort, le livre d’Huguette Vachon nous invite à renouer avec la personnalité complexe de Riopelle. Loin des clichés ou des batailles de spécialistes, c’est d’un livre amoureux dont il s’agit. Une vision en quelque sorte apaisée du personnage. C’est que Riopelle était un être tourmenté, rongé par le doute, obsédé par la mort. Celui qui semblait ne connaître aucune limite apparaît comme un être fragile, en dépit de ses côtés excessifs. Lui qui rejetait toutes les catégories, qui aimait brouiller les pistes, jusqu’à affirmer à la fin de sa vie, contre toute évidence, qu’il n’avait jamais été un peintre abstrait, n’aura jamais réellement été en paix. Huguette Vachon nous propose un livre tout en nuance, un témoignage unique sur un homme souvent mal connu, malgré sa place exceptionnelle dans notre histoire.

Lorsqu’elle raconte l’arrivée de Riopelle dans sa vie en 1986, Huguette Vachon, alors dans la mi-trentaine, a le sentiment d’une apparition. « Je reconnus Riopelle, balayant l’espace du regard. Nos yeux se sont trouvés. Il portait son manteau de chat sauvage. » À l’annonce de sa mort, c’est tout un peuple qui se rappela à quel point Riopelle avait été, pour eux aussi, quelque chose comme une apparition. L’un des plus grands peintres québécois venait de s’éteindre. Non, le plus grand.

La nature de l’abstraction

Installé en France depuis le tournant des années 1950, Riopelle y a connu la gloire et l’argent facile alors qu’il avait à peine 30 ans. Il eut pour lui les meilleures galeristes. Il y domina la scène de l’art contemporain pendant une bonne quinzaine d’années. Le peintre fascine, séduit, éblouit par son travail autant que par sa personnalité. Riopelle, c’est aussi l’expression du « mythe canadien » par excellence. Tout est là avec Riopelle : les couleurs, les grands espaces, la chasse, la pêche, une simplicité dans l’expression, une certaine désinvolture dans le caractère.

C’est aussi à Paris qu’il tombe amoureux, au milieu des années 1950, d’une artiste américaine d’envergure, Joan Mitchell, avec qui il partagera 25 ans de sa vie, comme nous le rappelait récemment une exposition conçue par le Musée national des beaux-arts du Québec et si justement nommée : Un couple dans la démesure.

Ironiquement, lorsque ses toiles des années 1950 et 1960 atteignent des sommets lors de ventes aux enchères à la fin des années 1980, notamment chez Sotheby’s à New York en 1989, où l’une dépasse pour la première fois le million de dollars, Riopelle traverse une période de doute artistique tout autant que de difficultés financières.

L’Île-aux-Oies

Entre la France et le Québec, il fait des allers-retours fréquents et souvent à l’improviste. Au Québec, il retrouve ses filles, nées à Paris d’une mère québécoise à la toute fin des années 1940, et des amis. Dès 1974, il aménage un atelier dans les Laurentides, tout près de son ami et confident, le médecin Champlain Charest, avec qui il fera mille projets. Puis, il y a la chasse et la pêche. Dans les décennies 1970 et 1980, il multiplie les séjours dans le Nord, mais plus encore dans cet archipel du Saint-Laurent, à la hauteur de Montmagny, qui deviendra peu à peu son Nouveau Monde. Ce n’est pas un hasard si, à son retour au Québec en 1990, c’est à l’Île-aux-Oies qu’il choisit de s’installer. Ce sera son dernier voyage. Et c’est là qu’il réalisera ce qui restera comme son testament artistique, ce fabuleux ensemble de tableaux qui forment l’Hommage à Rosa Luxembourg.

Huguette Vachon raconte de façon touchante la manière dont elle et des gens de l’île l’ont aidé à produire cette œuvre monumentale. Un hommage à son ancienne compagne Joan Mitchell, décédée en 1992, tout autant qu’une forme de retour sur l’ensemble de sa vie.

L’œuvre de Riopelle, c’est avant tout l’expression d’une vision du monde. Le Jean-Paul d’Huguette Vachon est fidèle à l’artiste. C’est un livre d’atmosphère, où l’on se déplace constamment d’un lieu à l’autre, toujours en mouvement, navigant entre les sentiments et les personnages. C’est un livre aussi essentiel qu’il n’était pas attendu. Un récit qui se lit dehors, à l’ombre d’un grand arbre, de préférence avec un vent venant du large, par un long après-midi tranquille. « Pour Jean-Paul Riopelle, tout était possible ; il suffisait d’y croire », écrit-elle.

L’auteur a été directeur de cabinet adjoint de la première ministre Pauline Marois. Il a publié Dans l’intimité du pouvoir en 2016 et L’entre-deux-mondes en 2019, aux Éditions du Boréal.

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