Le dernier tronçon encore vivant d’un train mythique

Pêcheurs solitaires, couples d’amoureux, familles d’Amérindiens… À bord du train qui relie Montréal à Senneterre, en Abitibi, une improbable société se fait et se défait au fil des gares. Dans ce pays de lacs et de forêts, les heures, langoureuses, tanguent et s’étirent à la cadence des paysages.

Le dernier tronçon encore vivant d’un train mythique
Photo : Patrice Halley

Cet été, partez à l’aventure dans les archives de L’actualité pour (re)découvrir les grands classiques estivaux du Québec.

À 130 km à l’est de Senneterre, le train s’arrête devant un campement. Trois ou quatre tentes coniques, autant de cabanes, un campement attikamek. Un jeune homme descend du train, il vient rendre visite à son grand-père. Une jeune femme monte à bord, sa cousine. Elle est accompagnée d’un enfant, un garçon d’environ deux ans. Pendant ce temps, un homme s’est approché du train. Il a envie d’un sous-marin, sait qu’il y en a à vendre dans le train et demande au conducteur s’il peut lui en acheter un.

« C’est la première fois qu’il m’arrive de vendre un sous-marin de cette façon », me dit en riant Claude Villeneuve, qui connaît bien ces gens. « Ils sont là été comme hiver et voyagent régulièrement par train. »

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Jocelyne Saucier, à son arrivée à Senneterre.

Je suis presque au terme de mon voyage, qui devait durer 11 heures et en prendra 3 de plus, un retard jugé raisonnable étant donné les nombreux arrêts, prévus et imprévus. Faire le trajet Montréal-Senneterre, c’est faire l’expérience de la lenteur, c’est décrocher du monde (pas de cellulaire ni de Wi-Fi), c’est entrer dans les profondeurs de la forêt en tout confort et en pleine sécurité, pas d’ours ni de moustiques à bord.

Ce trajet, je le connais pour l’avoir fait bien des fois. D’abord, toute petite, quand ma mère, prise soudainement de nostalgie pour son Nouveau-Brunswick natal, prenait le train à Val-d’Or. Un voyage de deux jours ; nous couchions à Québec. Ma mère : 28 ans, huit enfants, un biberon gardé au chaud entre ses seins pour le petit dernier et un mari qui venait la rejoindre deux semaines plus tard.

Et ensuite, étudiante à l’Université Laval, je faisais Val-d’Or-Québec dans le même train avec ma grosse malle d’étudiante, dont le transport était compris dans le prix du billet.

Cette ligne pour voyageurs de Via Rail est le dernier tronçon encore vivant d’un train mythique pour les gens du Nord : le Trans­continental, qui allait de Halifax à Vancouver et déposait le long de la voie les colons canadiens-français et les immigrants qui ont bâti l’Abitibi, le Nouvel-Ontario et l’Ouest agricole.

Du temps de ma jeunesse, on le prenait pour se rendre dans les grandes écoles ou les grands hôpitaux, pour visiter la famille restée dans le Sud et – oh ! la fête, alors – pour aller au Carnaval de Québec, qu’on commençait à célébrer dans le train.

Mais je n’avais jamais rien vu au-delà de l’éclat noir de ma fenêtre, car le trajet se faisait de nuit. Depuis 1996, on voyage de jour sur la ligne Montréal-Senneterre. J’étais donc curieuse de découvrir ce que m’avait caché ma fenêtre tout le long de ces 717 km de rail.

Et j’ai vu.

Des rivières vives, des rivières tumultueuses, des rivières paresseuses et des lacs, une multitude de lacs, petits joyaux sertis dans un nid de verdure, grandes étendues tranquilles qui se mirent au soleil, et puis les blessures, les coupes à blanc, les longs fûts noirs, témoins des feux de forêt qui ont ravagé les secteurs de Weymontachie, de Parent, de Forsythe.

La nature dans toute sa splendeur et ses douleurs.

Le conducteur du train, Claude Villeneuve.

Voyager dans ce train, c’est entrer dans la forêt profonde. On a parfois l’impression de frôler les arbres, de traverser un tunnel de verdure, tellement la voie ferrée est serrée de près.

Ma première rencontre importante de ce voyage, je l’ai faite à Shawinigan. C’est celle du Saint-Maurice, une rivière large et puissante, grande artère flu­viale de ce pays que nous longerons, traverserons, perdrons et retrouverons sur des centaines de kilomètres.

C’est aussi à Shawinigan que j’ai rencontré Julien Bordeleau, 69 ans, pour qui c’était un grand jour. Il avait vendu tout ce qu’il possédait à Shawinigan et allait s’installer de façon permanente à son chalet de Parent, un village forestier à plus de 400 km au nord. Un amoureux de la nature, à l’évidence.

La plupart des passagers le sont. Des pêcheurs – le train donne accès à une tren­taine de pourvoiries. Des canoteurs – nous en avons cinq à bord qui partent en expédition de 14 jours à partir de la rivière Bazin. Des propriétaires de chalets, retraités pour la plupart, installés seuls ou en groupe sur le bord d’un lac avec panneaux solaires et antenne parabolique. Et bien sûr des Amérindiens, nous sommes en territoire attikamek.

À 30 km au sud de La Tuque, le plus haut point ferroviaire du Québec offre une plongée vertigineuse sur le paysage.

À La Tuque, ils étaient près d’une trentaine sur le quai de la gare. Des hommes, des femmes, des enfants. Ils venaient de recevoir leur chèque du mois et étaient descendus la veille pour aller dans les magasins et faire la fête en ville.

Le wagon a fait son plein de passagers. Ça rit, ça discute, une jeune fille dans le siège qui me fait face raconte la peur qu’elle a eue pendant le grand feu de forêt qui a menacé Weymontachie à l’été 2010. Tous les gens de la réserve, plus de 1 000 personnes, avaient été évacués.

Une centaine de kilomètres et deux heures plus tard, on y arrive, à Weymontachie, dont nous ne verrons que quelques maisons, la réserve se perdant dans la forêt.

Weymontachie, Parent, Clova, le wagon se vide peu à peu de ses passagers. Nous quittons la partie « habitée » de la ligne Montréal-Senneterre. Ensuite, il n’y aura plus que des pourvoiries, des campements amérindiens et, çà et là, la cabane isolée d’un ermite des bois. À partir de Clova, le train est leur seul moyen de transport.

Le jeune Attikamek en visite au campement de son grand-père est arrivé sans bagages. Sa grand-mère n’est pas contente. Il devait apporter des vivres.

Cet arrêt était prévu, mais le train fait aussi des arrêts imprévus. Si son cousin n’était pas descendu au campement, la jeune femme qui a profité de cet arrêt pour monter dans le train aurait fait un signe de la main au conducteur. Ou, m’explique encore celui-ci, « si nous avions été en hiver, donc en pleine noirceur à cette heure, elle aurait agité un briquet ou allumé un feu pour que nous arrêtions la prendre ».

Nous sommes justement au soleil couchant, celui-là même qui figure sur notre carte d’assurance maladie, car c’est près du lac Faillon qu’a été prise cette photo qui orne la carte-soleil.

Et c’est à la nuit tombée que nous parvenons à destination, Senneterre, qui est en fête. Compétitions de scie mécanique, lancers de la hache, spectacles sous le chapiteau et feux d’artifice, c’est le Festival forestier.

Le roulis du train a cessé, mais mon corps tangue encore. Je n’irai pas à la fête.

La gare de Parent.
Le train quitte ensuite la partie «habitée» de la ligne et ne s’arrêtera qu’à des pourvoiries et campements amérindiens.

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