Le deuxième gant

Extrait de Le deuxième gant, par Natasha Beaulieu, avec l’aimable autorisation des éditions Alire.

Le deuxième gant

Extrait pages 3 et 4

 

PREMIÈRE PARTIE

K5566

« Elle ne sera probablement jamais jolie […].

Mais un jour elle sera mieux que cela : belle ! »

La Maudite, Guy des Cars

 

Les portes coulissantes s’ouvrent devant Marie-Aile Paradis.Elle se fait aussi compacte que son corps le permet puis elle monte dans la voiture du métro remplie d’individus qui, comme elle en ce lundi matin, se dirigent vers le centre-ville de Montréal. À la station Berri-UQAM, elle sort et se dirige vers la ligne verte. Sur le quai, elle marche toujours jusqu’à la dernière voiture, moins bondée.

Il est 8h45. Le prochain métro ne va pas tarder.

Soudain, un toum, toum, toum, toum familier résonne dans l’univers souterrain. Instantanément, les corps se crispent. Anticipent le pire. Sur les quais, les passagers interrompent la lecture d’un journal ou d’un roman, retirent un écouteur d’une oreille ou lèvent la tête, attentifs à la voix féminine informatisée:

Attention. Le service est interrompu sur la ligne verte entre les stations Honoré-Beaugrand et Angrignon.

Autrement dit, sur toute la ligne.

Les usagers accueillent mal ce supplément de stress matinal du lundi. Leurs gestes deviennent nerveux. Ils soupirent d’exaspération. Marmonnent des jurons. Des individus qui ne se seraient jamais adressé la parole en d’autres circonstances engagent la conversation, chacun tentant de convaincre l’autre que ce retard est plus grave pour lui que pour n’importe qui. Et tous sont obsédés par la même question : la panne va-t-elle durer longtemps ? L’angoisse de ne pas arriver à temps au travail est collective.

– Excusez-moi…, dit une voix feutrée près de Marie-Aile.

Une femme, grande et mince. La moitié de son visage est cachée sous une longue frange de cheveux noirs et des lunettes aux verres teintés. Elle porte un manteau mauve très élégant. Sac à main, gants et bottes sont en cuir noir.

– … comment vous appelez-vous ? continue la femme.

– Marie-Aile.

– Je vous remercie.

Sans un mot de plus, l’inconnue tourne les talons et se mêle à la foule des travailleurs qui, impatients, se dirigent vers les sorties.

Marie-Aile reste debout sur le quai, immobile ; arriver en retard au bureau la laisse indifférente.

Elle pense à l’inconnue. Pourquoi lui a-t-elle demandé son nom ? Pourquoi son prénom a-t-il semblé lui suffire ? La jeune femme ne comprend pas.

Toum, toum, toum, toum.

Attention. Le service reprend graduellement sur la ligne verte.

Il est 8 h 50.

Marie-Aile pousse un soupir de déception ; elle sera au bureau à 9 heures.

Extrait pages 13 à 15

 

Mardi, 8 h 45. Comme tous les matins de la semaine à cette heure précise, exactement au même endroit, Marie-Aile attend le métro en direction d’Angrignon. Une routine qu’elle exécute depuis qu’elle travaille pour Barnett & Simms, un bureau de comptables agréés. Embauchée comme secrétaire-réceptionniste en 1996, Marie-Aile s’est vu offrir, en 2004, un poste d’assistante-comptable. L’augmentation de salaire qui venait avec la promotion avait eu plus d’effet sur la bonne humeur de Benoît que sur la sienne.

– Tu vas m’aider à rembourser l’hypothèque plus vite.

Ça fait aussi dix ans, cette année, que Marie-Aile vit avec le même conjoint.

Quelques semaines après leur première rencontre, Benoît Perron avait insisté pour que Marie-Aile et lui habitent ensemble. Le jeune homme de vingt-deux ans allait quitter la confortable villa familiale du quartier Val-des-Arbres, à Laval. Marie-Aile, vingt ans, avait annoncé à sa tante Lucie qu’elle partait vivre avec Benoît.

– Tu devrais peut-être le fréquenter un peu plus longtemps avant de prendre ta décision, avait suggéré Lucie qui, de toute évidence, ne trouvait pas le chum de sa nièce particulièrement sympathique.

– Benoît m’aime. Je le sais. Il n’y a pas de raison pour attendre.

– T’a-t-il dit qu’il t’aimait ?

– C’est sûr.

Marie-Aile avait menti, mais à l’époque elle n’avait pas considéré sa réponse comme un vrai mensonge. Certes, Benoît ne lui avait jamais dit qu’il l’aimait avec des mots, mais il le lui prouvait tous les jours.

– Bonjour, Marie-Aile.

La voix feutrée.

Tout en tournant la tête pour apercevoir l’inconnue, Marie-Aile se dit qu’elle n’avait pas remarqué, hier matin, l’accent spécifique de la femme. Elle ne s’y connaît pas en langues étrangères. Ses références se limitent aux clichés qu’elle a entendus dans les films, et les quelques mots prononcés par l’inconnue ne lui permettent pas de reconnaître cet accent particulier.

– Bonjour, répond Marie-Aile sans sourire, évitant d’encourager la conversation.

À son grand soulagement, la femme n’ajoute rien. Elle s’est arrêtée à droite, un peu en avant et de biais par rapport à Marie-Aile qui en profite pour l’observer.

Il n’y a pas que son accent qui soit étranger ; vêtue d’un chic manteau bleu poudre ceintré à la taille, cette femme semble sortir tout droit d’un magazine de mode rétro. Comme hier, ses mains sont cachées mais, cette fois-ci, chaque doigt de ses gants noirs est rehaussé d’une mince bande de cuir du même bleu que le manteau. Ses escarpins, de même que son sac à main, sont également en cuir noir et bleu poudre. Marie-Aile se demande pourquoi une étrangère – avec cet accent, elle n’est certainement pas québécoise – aussi élégante utilise les transports en commun. Elle l’imagine plutôt assise dans une voiture de luxe conduite par un chauffeur.

Le regard de l’inconnue demeure camouflé par des lunettes aux verres teintés, mais la partie inférieure de son visage est découverte. Le nez en impose, un peu long mais fin et légèrement pointu. La bouche est large. Un discret rose mat souligne les lèvres bien dessinées et sensuelles.

Soudain, Marie-Aile sent sur son visage la légère brise qui précède l’arrivée de la rame de métro. Lorsque cette dernière s’immobilise sur la voie et que les portes s’ouvrent, l’inconnue monte dans la voiture. Hier, après lui avoir demandé son nom, elle était partie. Elle n’avait peut-être pas le temps d’attendre la fin de la panne.

Marie-Aile monte derrière la femme et s’agrippe à la même colonne qu’elle. Les portes coulissantes se referment et la rame poursuit son trajet. Les passagers sont silencieux, la plupart plongés dans la lecture d’un quotidien ou d’un roman, les autres sirotant un café dans une tasse thermos.

À la station Peel, Marie-Aile descend, comme tous les matins. Mais, cette fois, elle s’arrête un moment pour regarder filer la dernière voiture du métro, avec à son bord la femme inconnue.

Marie-Aile se demande si elle la verra demain matin.

 

À suivre…