Le diable dans la ville blanche

Extrait du roman Le diable dans la ville blanche, par Erik Larson, avec l’aimable autorisation des éditions Le cherche midi.

Extrait du roman Le diable dans la ville blanche, par Erik Larson

La Ville noire

          Rien n’était plus facile que de disparaître. Mille trains desservaient chaque jour Chicago. Beaucoup d’entre eux amenaient des jeunes femmes célibataires qui ne savaient pas ce qu’était une ville mais espéraient néanmoins élire domicile dans l’une des plus grandes et des plus dures qui soient. Comme l’écrivit la philosophe et féministe Jane Addams, fondatrice en 1889 du centre d’œuvres sociales Hull House, «jamais dans la civilisation un tel nombre de jeunes filles n’ont été soudainement privées de la protection d’un foyer, ni autorisées à marcher sans escorte dans les rues de la ville et à travailler sous des toits étrangers». Ces femmes recherchaient un emploi de dactylographe, de sténographe, de couturière ou de tisseuse. Les hommes qui les embauchaient étaient pour la plupart des citoyens intègres, en quête d’efficacité et de profit. Mais pas toujours. Le 30 mars 1890, un dirigeant de la First National Bank fit ainsi paraître un avis dans la rubrique «Offres d’emploi» du Chicago Tribune pour alerter les sténographes postulantes de «notre conviction grandissante qu’aucun employeur entièrement honorable et en pleine possession de ses facultés ne passera jamais d’annonce destinée à recruter une sténographe blonde, jolie, seule en ville et prête à envoyer sa photographie. Toutes les annonces de cet ordre portent la marque patente de la vulgarité, et nous considérons qu’il n’est sûr pour aucune dame de répondre à des formulations aussi inconvenantes ».

         Pour se rendre à leur travail, ces femmes empruntaient à pied des rues bordées de bars, de tripots et de maisons closes. Le vice prospérait à l’ombre de l’indulgence officielle. «Les foyers des honnêtes gens étaient alors (comme aujourd’hui) des lieux plutôt ternes », écrivit au soir de sa vie le scénariste Ben Hecht, cherchant à expliquer la persistance de cette caractéristique du vieux Chicago. «Il était plaisant, en un sens, de savoir que, au-delà de leurs fenêtres, le diable cabriolait encore dans une odeur de soufre.» Max Weber, lui, invoqua une analogie dont il n’imaginait pas toute la pertinence en comparant la ville à «un être humain à la peau écorchée ».

         La mort frappait souvent, anonyme et précoce. Les rails sur lesquels circulaient les 1000 trains de la ville étaient posés à même les chaussées. On pouvait, en descendant d’un trottoir, se faire écraser par le Chicago Limited. Chaque jour, deux personnes en moyenne mouraient en traversant une voie ferrée, atrocement mutilées. Des piétons ramassaient des têtes coupées. Ce n’était pas le seul danger. Il y avait aussi les tramways qui dégringolaient des ponts à bascule. Les chevaux qui s’emballaient et précipitaient leur voiture dans la foule. Les incendies qui prenaient chaque jour une dizaine de vies – «rôti» était l’adjectif favori des journalistes pour décrire l’état des victimes. Il y avait encore la diphtérie, le typhus, le choléra, la grippe. Et il y avait le meurtre. À l’époque de l’Exposition universelle, le nombre d’hommes et de femmes allant jusqu’à tuer un de leurs semblables connaissait une progression spectaculaire dans tout le pays, mais plus encore à Chicago, où la police ne possédait ni les compétences ni les effectifs dont elle aurait eu besoin pour faire face à un tel volume de crimes. Sur les six premiers mois de 1892, la ville connut près de 800 morts violentes – quatre par jour, pour la plupart liées à de banales affaires de vol, de querelle ou de jalousie sexuelle. Des hommes tiraient sur des femmes, des femmes tiraient sur des hommes, des enfants se tiraient dessus par mégarde. Mais tout cela pouvait s’expliquer. On n’avait encore rien vu de comparable à l’affaire de Whitechapel. Les cinq meurtres commis par Jack l’Éventreur en 1888 défiaient l’entendement et avaient fasciné les lecteurs de l’Amérique entière, persuadés qu’un tel phénomène ne pourrait jamais survenir chez eux.

         Pourtant, les choses changeaient. Où que l’on regarde, la frontière entre le moral et l’immoral semblait se brouiller. Elizabeth Cady Stanton se prononça en faveur du divorce. Clarence Darrow défendit l’amour libre. Une jeune femme du nom de Borden1 tua ses parents.

         Et à Chicago, un jeune et beau médecin descendit d’un train, sa trousse de chirurgie à la main, et se retrouva dans un monde de vociférations, de fumée et de vapeur, où dominait l’odeur des porcs et bœufs massacrés. Il le jugea à son goût.

         Les lettres viendraient plus tard, adressées à cet étrange et lugubre «château» qui occupait l’angle de la 63e Rue et de Wallace Street par les Cigrand, les Williams, les Smythe et d’innombrables autres, pour s’enquérir de leur fille ou petite-fille.

         Rien n’était plus facile que de disparaître, que de feindre l’ignorance, que de cacher parmi ces fumées et ce vacarme l’existence d’une effroyable zone d’ombre.

            Ainsi était Chicago à la veille de la plus grande exposition de l’histoire.

 

Note :

1.        Lizzie Borden, accusée d’avoir assassiné à coups de hache son père et sa belle-mère en 1892 dans le Massachusetts, puis acquittée faute de preuves. Le débat sur l’identité du coupable s’est poursuivi jusqu’à nos jours. Ce fait divers eut à l’époque un impact retentissant. (Toutes les notes sont du traducteur.)

 

La suite dans le livre…