Le dormeur doit s’éveiller

Il flotte dans l’air chaud du mois d’août une sorte de mélancolie et quelque chose de prodigieux. L’ambiance idéale pour entrer dans le monde du romancier Patrick Modiano, dit notre chroniqueur David Desjardins.

Photo : Daphné Caron

Il y a longtemps que je n’ai lu mon Modiano d’été.

Pourtant, chaque année depuis plus de 20 ans, je consacrais au moins quelques jours de vacances à cet écrivain, parmi mes favoris.

Je ne me jetais plus sur ses nouveautés, me contentant de relire ses plus anciens romans, en poche chez Folio. (Je bazarde presque tous mes livres, sauf quelques exceptions, dont l’œuvre d’une discrète beauté qu’est celle de l’homme dont le costume gris est une extension de son élégante prose.)

Patrick Modiano refait toujours plus ou moins le même roman, de toute manière.

Celui d’une contrevie entre le récit biographique — le sien ou souvent aussi celui de ses parents — et le rêve éveillé. Petites trahisons, minuscules et opaques conspirations, disparitions, quêtes mélancoliques. On ne sait jamais trop bien ce qui s’y trame, le fil narratif est ténu, et pourtant, la prose économe et la capacité à fabriquer des ambiances de l’écrivain goncourisé (pour le magnifique Rue des Boutiques obscures, en 1976) et nobélisé (en 2014) opèrent presque chaque fois.

J’en lisais donc toujours l’été pendant mes vacances, c’est devenu une tradition au fil du temps.

J’ignore comment ça a commencé ou pourquoi. Si ce n’est qu’il flotte alors, dans l’air chaud du mois d’août, une sorte de mélancolie et quelque chose de prodigieux. Les jours et les nuits n’ont plus la même consistance. Les gens sont soudain plus mystérieux et fascinants que d’habitude.

Les vacances ont le don de faire exulter l’ordinaire pour le rendre merveilleux.

Or, ceci expliquant peut-être cela, j’ai de plus en plus de mal à saisir les moments magiques, à les voir passer et les déguster.

Ai-je cessé de lire Modiano parce que j’ai le sentiment d’être comme ses personnages, prisonnier des limbes ?

Je ne suis pas seul à avoir traversé les dernières années en ajoutant aux épisodes pandémiques d’autres tuiles, épées de Damoclès, drames familiaux et redoutables parcours d’hébertisme existentiels. Si je renoue petit à petit avec la normalité qui m’avait été arrachée, je ne suis pas tout à fait certain de savoir comment faire exactement.

Les coups à répétition dans les genoux de mon bonheur — qui se tenait trop droit, trop fier pour ne pas un jour agacer les dieux — ont fini par engourdir des morceaux de mon humanité. En gérant la douleur, en la laissant percoler lentement plutôt que dans un insoutenable déferlement, ai-je peu à peu oublié comment reconnaître le bonheur lorsqu’il se présente ? En suis-je venu à m’en méfier ? Plus simplement : les mécanismes de défense qui m’ont empêché de m’effondrer m’ont-ils aussi enlevé la capacité à vivre intensément ?

Après tout, les armures que l’on revêt protègent et enferment tout à la fois.

J’aurais voulu un dénouement fracassant. Un point final galvanisant. Mais je suis oppressé par l’incertitude, incapable de sentir le monde reprendre pied, encore moins de faire semblant. À quelle vague en sommes-nous, déjà ? Qu’avons-nous perdu à jamais dans le feu ou qu’est-ce qui ne sera plus jamais intact ?

S’il y a chez Modiano une sorte de dynamique de l’enfermement, où les personnages sont souvent prisonniers d’une situation tordue, alors je me comprends de ne plus vouloir m’y plonger. J’y suis déjà.

Mais il y a aussi souvent dans ses livres une forme de résolution. Quelque chose comme une vie d’après, depuis laquelle le narrateur observe les événements.

Il faudra du temps, donc. De la patience. Retirer l’armure, un morceau à la fois. Accepter l’incertitude. Retrouver le goût du risque et chasser le rêve éveillé, dont la consistance molle protège de tout, y compris des moments de grâce qui façonnent les souvenirs vifs dans lesquels se construit une existence qui en vaut la peine. Vivre ne suffit pas. Il faut exister.

Dois-je retourner à Modiano pour comprendre comment faire ? Ou pas ? Chose certaine : je dois cesser d’engourdir mes soirées devant de vaines séries télé. Je dois baisser la garde. Je dois me laisser emporter par le courant. Le mois d’août est là, avec ses promesses de vin, de rires, ses chants de cigale et ses nuits folles. Le matin d’une autre vie après celle d’avant arrive.

Je sais, plus que jamais, que le temps nous est prêté, qu’il faut vivre maintenant. Le dormeur doit s’éveiller.

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Disons que vous n’étiez pas endormi lors de l’écriture de ce texte. J’ai toujours apprécié la qualité de vos textes, mais là, c’est sublime ! Et je pense comprendre, succinctement bien sûr, le fonds de trame… Et ça me réconforte de constater que tout n’est pas rose bonbon pour tous comme beaucoup essaient de nous faire croire , parfois inconsciemment, parfois méchamment. Baisser la garde, retirer l’armure, pas facile lorsque l’attaque fût de partout et de puissance nucléaire; mais bon, il faut bien essayer n’est-ce pas? Merci de partager votre talent!

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Merci pour ce beau texte. Je me sens moins seule face au régime paralysant « d’entertainment » et de peurs qu’on nous sert.

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