Le dzi

Extrait du roman Le dzi, par Pierre Popovic, publié avec l’aimale autorisation des éditions Fides.

Lisez l’article de Martine Desjardins et Pierre Cayouette

Je courais vite. Un dzi. C’est comme cela qu’on appelle un orvet chez nous : un dzi. J’étais un dzi typique : vif, ondoyant, déroutant, inarrêtable. Je jouais dans un petit club, nous étions souvent battus, grossièrement d’ailleurs, par des scores débiles comme il n’y en a que chez les petits ou les mauvais, 8 à 1, 12 à 2, la pire fois 21 à 1. Des scores vulgaires. Mais je m’en foutais, car le 1 ou le 2, c’était moi. Je parvenais toujours à m’échapper, à récupérer une balle perdue, et là, j’avais ma vitesse. Un dzi. J’en ai semé des gandins ! des plus grands que moi, des plus charlatans, des bavards !

Le but, on l’a dans le ventre et dans les jambes, dans le ventre pour l’envie, dans les jambes pour la pêche. Le foot, plus on se rapproche de la cage des adversaires, plus ça se joue seul, et plus ça se joue vite et court, en vingt, en dix, en cinq, en trois mètres. Tout est dans le déclenchement. Cassure de rythme, feinte de corps, tu me vois à gauche, je suis de l’autre bord, et alors la frite, la gnack, le coup de bambou, Jarnac, Trafalgar, tout dans les reins, rien dans les poches et le coeur léger. Fuser comme un pétard, se défaire des mains et des bras qui retiennent, cordes rompues, couper court, casser, larguer. Je sors des affaires courantes. Je m’incendie. Je débuche. Je canonne.

Vos grands mouvements et vos passes ne m’intéressent plus. Vous m’ennuyiez, je n’osais vous le dire. Ran ! Je n’attendais que ça. La balle devant, le centre qui vient, l’ouverture qui tombe, et alors il n’y a plus personne sauf le gardien adverse et moi. Mais le cerbère n’est qu’un détail, une scorie du paysage. Je le situe à peu près, juste ce qu’il faut, mais ne le regarde pas. Ce que je vois, c’est le fond, les filets à secouer, les filets à trouer. Caisser, scorer, marquer, tuer, buter, cletser, rien d’autre. On le sent. Très vite. Dès le coup parti, on sait, c’est caisse ou c’est raté, mais on le sait, et ça paraît normal. Le buteur ne suit pas le ballon jusqu’au bout. Il sait où il va arriver. En un coup d’oeil il a jugé du résultat de la guerre que se livrent la posture du gardien et la trajectoire de son tir. Elle passe, elle y va, c’est but, c’est tout. Mission remplie, travail accompli, prévisible mais grandiose.

Dans l’histoire humaine, le personnage le plus proche du buteur est le bourreau. Il exerce sans rancune et sans haine, mais rien ne le fera renoncer à sa tâche et il montrera la tête du roi au peuple. Quand le cuir entre, le buteur n’éprouve pas un sentiment d’exception, mais la sensation physique d’un accomplissement naturel, banal, et c’est cela qu’il aime, et c’est cela qui le rend encore et encore heureux. Buteur ? Une drogue. Naturel ? Banal ? Pour lui, s’entend. Car sa joie n’est pas si complète qu’il n’éprouve déjà le désir de recommencer. Pour l’heure, pour tuer le temps, il s’abandonne brièvement aux célébrations collectives.

Mon idole c’était Klopütsch. Et c’est toujours Klopütsch. Je le revois lors du match d’ouverture du Mundial à Lisbonne. J’étais un jeune adolescent et j’avais la poitrine oppressée, car j’avais entendu les conversations et les prévisions des vieux joueurs. C’est une race curieuse que les vieux joueurs !

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