Le Fils emprunté

Extrait du roman Le Fils emprunté, par Jacques Savoie, avec l’aimable autorisation des éditions Expression noire.

Fils-Emprunté

Trente minutes s’étaient écoulées depuis la conversation téléphonique avec le vice-président de l’AMT. Le service avait été interrompu. La voie était libre. Jérôme emprunta l’échelle sur le côté gauche et descendit au niveau des voies. O’Leary le suivit. Ensemble, ils s’avancèrent dans cette section du tunnel qui était de construction récente. Le véritable corridor sous la montagne commençait plus loin au nord. Comme le tronçon était bien éclairé, ils éteignirent leurs torches électriques. Il n’y avait aucune trace au sol. À partir de ce moment, c’était une affaire d’instinct.

Sans se consulter, ils partirent vers le nord. Le sol entre les rails était couvert de galets, qui rendaient la marche difficile. Jérôme savait qu’O’Leary en aurait vite marre. (…)

— On fait quoi, là ? Du tourisme ? commença-t-il par dire.

Pas question de réagir aux humeurs de l’Irlandais. Jérôme essayait plutôt de trouver un lien entre tout ce qu’il savait de cette affaire. Trente personnes se réunissant dans un bunker oublié. Un individu, homme ou femme, brûlé vif. Des traces sur le seuil d’une porte à trente mètres de là. Quelqu’un qui s’était traîné les pieds ou qui avait été traîné. Il ne voulait pas entendre O’Leary, mais il ne pouvait s’empêcher de s’entendre, lui. Plus il avançait dans le tunnel, plus il avait l’impression de s’éloigner du but. Il n’y avait apparemment aucun lien entre cette masse de sang à moitié coagulé trouvée sur le sol et le souterrain. S’il avait fait interrompre le service ferroviaire, s’il avait proféré des menaces à l’endroit du vice-président de l’AMT, bref, s’il s’était montré intraitable, c’était par pur caprice. Il ne l’aurait pas avoué, surtout pas à l’Irlandais, mais il avait toujours voulu voir le plus vieux tunnel de la ville. Il savait qu’il ne trouverait rien, mais il voulait voir quand même. De tous les corridors qui se croisaient et s’entrecroisaient dans le sous-sol de Montréal, celui-ci était de loin le plus mystérieux et le plus inquiétant. On l’avait creusé au début du siècle précédent et on l’avait fait si étroit qu’un train moderne y passait tout juste. Il relevait davantage de l’oubliette que d’un grand axe de circulation. Le passage sous la montagne était un tronçon sans aération et sans sortie de secours. Jérôme ne voyait pas l’intérêt de s’y rendre. Il allait rebrousser chemin quand O’Leary le retint par le bras.

— C’est quoi, là-bas ?

Il montrait une alcôve en tout point semblable à celle d’où ils étaient partis. Une sortie de secours avec une enseigne lumineuse et un trottoir le long de la voie ferrée. La porte, munie elle aussi d’une barre horizontale à poussoir, donnait sans doute sur les garages d’un immeuble voisin. Jérôme réquisitionna la torche électrique d’O’Leary et trouva l’échelle de secours permettant d’accéder au plateau. En s’approchant, il se rendit compte qu’il y avait eu du grabuge dans le coin. Sur le mur bétonné près de la porte, il y avait des taches de sang. À un endroit, on devinait la forme d’une main.

La suite ? Dans le livre…

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