Le français, une histoire vraie

Si vous cherchez un antidote aux élucubrations de Denise Bombardier sur la langue, Jean-Benoit Nadeau vous conseille un petit livre lumineux, La Langue racontée, de la linguiste Anne-Marie Beaudoin-Bégin.

Photo : Tommaso R. Donnarumma

Je dois admettre que je partage depuis longtemps les idées d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin sur le respect que l’on devrait avoir pour la langue familière.

L’autrice n’a pas la langue dans sa poche et sa page Facebook, L’insolente linguiste, compte 30 000 abonnés. Je peux d’ailleurs me vanter d’avoir été témoin de sa naissance d’insolente. Cela se passait dans un panel que nous partagions à Québec en 2013, où elle avait brassé le public. Un monsieur le lui avait alors reproché : « Vous avez trop de savoir. Vous êtes insolente ! » Deux ans plus tard, l’insolente publiait son premier livre, La langue rapaillée.

Le propos de son troisième opus, La langue racontée, est que l’on devrait mieux enseigner l’histoire de la langue plutôt que seulement ses règles. Car au fond, la langue française, comme tous les idiomes, est un assemblage désordonné d’usages et de traditions parfois anciennes, dans lequel dictionnaires et grammaires sont des Bibles que chacun cite sans les avoir lues.

Qui enseigne véritablement l’histoire du français aux élèves ? On les expose certes à Molière-Racine-Corneille réécrits en français bourgeois du 19e siècle. Mais ce n’est pas l’histoire. En mathématiques, où les règles sont cohérentes, nul besoin d’histoire : tout se tient. En français, c’est exactement le contraire : la cohérence et la logique formelle ne pèsent rien devant les logiques de l’histoire, de la sociologie et de la linguistique, que l’on dissimule alors que l’on devrait au contraire révéler.

En fait, on pourrait commencer par faire travailler les élèves sur une page de la Cantilène de Sainte-Eulalie (plus ancien texte connu en « protofrançais », 9e siècle), de Rabelais ou un récit de Samuel de Champlain. En lisant à voix haute la copie de l’édition originale, les élèves seraient vaccinés contre l’idée de la fixité du français ou quant au niveau de la maîtrise des grands auteurs, qui orthographiaient comme je tire à l’arc : en plaçant une flèche dans la cible de temps à autre.

Entre autres perles relevées par AMBB, il y la manière dont un poète du 16e siècle, Clément Marot, a introduit l’accord du participe passé avec avoir en s’inspirant d’une fausse idée sur la langue italienne. Quant à moi, j’ai trouvé particulièrement inspirante sa relecture de Claude Favre de Vaugelas. Ce membre fondateur de l’Académie française, passé à l’histoire comme un célèbre grammairien, est souvent cité pour avoir établi les règles du français moderne en se basant sur l’usage de « la plus saine partie de la Cour ». Ce que l’on sait moins, c’est que cet usage était oral, non écrit et que cette prédominance de l’usage oral a duré encore deux bons siècles, jusqu’à l’introduction de l’instruction publique en France. Alors, non : il est faux de croire que la préséance de l’usage écrit est intrinsèque au français. C’est même assez récent.

Après avoir été chargée de cours pendant 20 ans à l’Université Laval, AMBB redéfinit sa carrière actuellement et tente de terminer sa thèse doctorale à la Sorbonne en relevant le défi de concilier travail-famille-études. Sa thèse portera sur la sociolinguistique historique du français canadien. Du gros boulot en perspective, car ces deux sciences, la sociolinguistique et l’histoire, soulèvent toujours plus de questions qu’elles n’apportent de réponses.

A contrario de la réputation de grande gueule insolente de son autrice, La Langue racontée m’a frappé par le rappel constant à l’humilité : on ne sait pas grand-chose des raisons qui ont déterminé tel usage, telle règle, tel choix de mots, et les explications que nous servent l’école et les grandes gueules patentées sont souvent fausses ou hypothétiques. Son chapitre où elle déconstruit les idées reçues sur le « choc des patois » en Nouvelle-France est particulièrement jouissif. Si les premiers colons parlaient si bien français, ce n’est ni par l’intercession miraculeuse des filles du Roy ni par la marinade linguistique du voyage en bateau. La raison la plus logique est que le français était déjà sans doute largement véhiculaire en France à cette époque. « Mon ami André Thibault à la Sorbonne m’a déniché une rare étude sur la manière dont le français est devenu véhiculaire en France au 16e siècle. Il parle de l’introduction du mot “poulet” à Lyon. Je pourrais en inférer toute sorte de choses, d’autres le font. Mais ce serait faux : la vérité, c’est qu’on ne sait pas grand-chose. »

La langue racontée est le troisième livre d’AMBB, après La langue rapaillée (gros succès en cégeps) et La langue affranchie. Ces trois plaquettes, de lecture facile, suivent une idée maîtresse : celle du danger d’aliénation. Car on produit bien des frustrations chez les locuteurs à force de répéter que la langue familière est du très mauvais français, qu’ils emploient un vocabulaire qui n’existe pas et que toute faute est un affront à la langue.

Nous créons constamment des mots, par invention ou par emprunt. « Insécure », « momentum », « formel » (comme antonyme d’informel), « performer », « réingénierie », on sait tout de suite ce qu’ils veulent dire. Mais ils ne sont pas dans le dictionnaire : ils « n’existent pas », « ce n’est pas du français ». Combien de fois l’avons-nous entendu ? « La langue la plus influente du monde, l’anglais, excelle justement dans son acceptation de la création lexicale et des emprunts, dit Anne-Marie Beaudoin-Bégin. Ça ne diminue ni son intelligibilité ni sa capacité d’expression. »

Au Québec au 19e siècle, à la suite du rapport Durham, on a développé l’idée qu’on protégerait le français par la qualité et on s’est mis à survaloriser les usages parisiens. Défendre le français, c’était corriger les autres.

Les Québécois — en fait, tous les francophones du Canada — doivent livrer deux combats : contre l’anglais et contre le dénigrement du français familier. Mais à quoi bon protéger sa langue de l’anglais si c’est pour se faire reprocher de parler un mauvais français ? Si l’on veut mieux protéger le français contre l’anglais, peut-être faudrait-il valoriser le français d’ici, la langue familière, et l’accepter comme une variété de français aussi légitime que les variétés françaises ou belges.

Les détracteurs d’AMBB sont nombreux et ils disent tous la même chose : elle encourage un mauvais français qui ne suit aucune norme. C’est faux, c’est même tout le contraire. D’abord parce que, comme le montre le cas de l’anglais, les locuteurs ont tendance à suivre des normes même dans un cadre relâché. Un beau participe passé bien accordé en genre et en nombre avec son complément direct s’il est placé devant, ça peut être aussi joli qu’une cravate ou un beau bijou. Il y a des circonstances où c’est même nécessaire, mais il est tout à fait possible de passer sa vie sans cravate ni bijou, ma chère !

J’y reviendrai dans ma prochaine chronique.

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6 commentaires
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Je me demande pourquoi abréger le nom d’Anne-Marie Beaudoin-Bégin… JBN peut-il répondre ? Par ailleurs, j’adore ses textes. Ils me ramènent sur terre et me font parfois oublier de mettre mes bijoux.

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Les « détracteurs » d’AMBB ne disent pas tous la même chose et nous ne le saurons jamais vraiment tant qu’elle n’insistera pas pour gérer son compte FB comme une bonne vielle chambre à échos. Je déteste Denise Bombardier. mais au moins, elle s’exprime et encaisse. L’insolente linguiste est « pas capab » d’endurer la plupart des critiques, son compte « insolent » exige décidément des autres qu’ils se rangent et vite.

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Lors d’un voyage dans le nord, une dame dont nous visitons la maison-ferme, est venu à notre rencontre après nous avoir entendu parler entre nous, des Québécois, en nous disant « où avez-vous appris à parler UN SI BEAU FRANÇAIS ? » Et tout ça, madame Bombardier, avec des « betôt, incite, pantoute, … » Du vieux FRANÇAIS! Et que dire du FRANÇAIS entendu sur la côte d’Azur, dans le nord ouest, … et dans moulte régions de la France … au point que nos amis FRANÇAIS nous font dit qu’ils avaient de la difficulté celui de certaines régions … comme nous ici avec le Lac St-Jean, la Gaspésie, … Elle peut aller « se faire voir » la « madame ». Elle a perdu l’estime de beaucoup de gens.

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Il n’y a qu’une seule langue française. Elle est née en France, sur des bases latines, et s’est répandue sur la planète comme n’importe quel autre phénomène social dynamique. Il existe donc aujourd’hui des variantes d’une seule et même langue, le contact avec d’autres langues et un isolement géographique plus ou moins grand ayant contribué aux variantes actuelles. Normal. Le Québec n’échappe pas à cette dynamique, tout comme la Belgique, la Suisse, l’Afrique et j’en passe. Au Québec, il est plus que temps de comprendre que le français est à la veille de devenir un dialecte faute d’avoir saisi trop tardivement l’ampleur de sa dégradation.

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Jadis (je sais, je sais…la nostalgie et patati et patata) dans les cégeps, on offrait à tous un cours portant sur le langage. Permettre à tous de réfléchir sur la nature et les caractéristiques du comportement langagier sans attitude normative pendant 45 heures une fois dans sa vie était bien utile.

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Saussure a révolutionné les études linguistiques en les scindant en deux axes : synchronique et diachronique. L’étude synchronique d’une langue est l’étude de son système à un instant donné ; son étude diachronique est l’étude historique d’éléments isolés de leur système. L’étude historique des systèmes grammaticaux n’a plus cours depuis plus d’un siècle. Pourquoi? Parce que, comme vous le dites vous-même, tout idiome est un assemblage DÉSORDONNÉ d’usages et de traditions. Sa ‘logique’ n’étant pas structurée, il n’y a rien de scientifique à en tirer.

Ça tombe bien : la sociolinguistique n’a rien d’une science!

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