Le frère André : L’histoire de l’obscur portier qui allait accomplir des miracles

Extrait du livre Le frère André : L’histoire de l’obscur portier qui allait accomplir des miracles, par Micheline Lachance, avec l’aimable autorisation des Éditions de l’Homme.

Le frère André : L'histoire de l'obscur portier qui allait accomplir des miracle

INTRODUCTION

Ses dénonciateurs l’avaient surnommé par dérision « le frère graisseux ». Il avait cinquante ans quand sa réputation de thaumaturge a pris naissance. De partout, on assiégeait les abords du collège Notre-Dame où il était portier, réclamant « le petit frère qui guérit tous les maux ».

Nous sommes au début du vingtième siècle. Le frère André ne laisse personne indifférent. Pourtant, il a l’air bien ordinaire. Cet illettré à peine capable de signer son nom inquiète la gent médicale et les autorités religieuses. Le frère est au cœur d’une véritable polémique.

L’archevêque de Montréal, monseigneur Bruchési, s’en arrache les cheveux. Les supérieurs du collège Notre-Dame marchent sur des charbons ardents et les médecins qui le tiennent pour un charlatan le dénoncent et le ridiculisent. La cabale bat son plein. On enquête, on multiplie les interdits, on tente de ralentir le mouvement de foule. Rien à faire, le peuple continue de faire le pied de grue aux abords de l’institution, toujours animé du même espoir : voir, toucher le frère André, lui parler.

Qui était donc le frère André ? Le père Émile Deguire, âgé de 83 ans, ami intime du thaumaturge et l’un des derniers témoins de l’époque, l’affirme sans ambages : « C’était un homme comme tout le monde. Les gens l’aimaient parce qu’il leur ressemblait. » Toutes les familles québécoises se reconnaîtront dans l’histoire du frère André. Nos annales regorgent d’Alfred Bessette. Qui n’a pas entendu parler d’un grand oncle ou d’un arrière-petit-cousin malchanceux, orphelin en bas âge, illettré et sans avenir ? De ces nombreux malheureux qui se sont expatriés aux États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure ? Plusieurs, comme Alfred Bessette, sont rentrés au bercail les mains vides.

Nés au milieu du siècle dernier, ces hommes et ces femmes ont peu reçu de leurs pères si ce n’est une foi inconditionnelle et peut-être aussi la certitude d’être « nés pour un petit pain ». Ils appartiennent à une génération qui a vu s’écrouler le monde. La guerre de 14-18 ? Ils y ont participé mais à reculons. Puis, ce fut la grippe espagnole, ce terrible fléau qui a décimé des familles entières. Plus tard, à l’orée de la vieillesse, les voilà confrontés à une terrible menace : le péril communiste !

Les habitués du frère André, c’étaient ces gens. Ils allaient d’abord vers le « guérisseur ». Vers cet homme qui arriverait peut-être à redonner à un membre accidenté sa fonction normale ou à enrayer une tuberculose sévère.

Avec le temps, le frère André en a fait ses complices en les invitant à partager son grand rêve : construire sur le Mont-Royal un sanctuaire dédié à saint Joseph. Si l’Oratoire existe aujourd’hui, c’est grâce à la détermination du frère André qui ne s’est jamais démentie et aussi aux pèlerins qui ont forcé le clergé à accepter un culte populaire dont il s’est longtemps méfié.

L’Église s’est d’abord montrée réticente devant les phénomènes étonnants qui se déroulaient sur la montagne. Elle tenait pour suspect l’engouement de certains chrétiens réputés naïfs et crédules. Jusqu’au jour où monseigneur Bruchési reconnut officiellement ces « faits extraordinaires ».

Le frère André est mort il y a soixante-sept ans. Mais il demeure singulièrement présent à l’Oratoire Saint-Joseph. De nombreux pèlerins parcourent des milles pour venir jusqu’à lui. Ils touchent son tombeau et lui parlent comme s’il était vivant.

Pendant un certains temps, le phénomène est tombé dans l’oubli. On a balayé du revers de la main le frère André et ses miracles, comme on l’a fait de tout notre passé religieux. On a relégué aux oubliettes toutes ces croyances et pratiques religieuses qui ont hanté notre enfance jusqu’à nous étouffer. On les a même ridiculisées.

Au même moment, l’évolution de la science a levé le voile sur certaines guérisons jusqu’alors inexplicables. Ainsi, la médecine d’aujourd’hui prouve hors de tout doute qu’une fièvre des foins peut, à la radiographie, affecter les apparences d’une tuberculose et disparaître en 48 heures.

Voilà qu’aujourd’hui, on époussette l’histoire. La religion de nos pères retrouvent sa place. Elle fait partie de notre patrimoine. Le frère André, c’est un peu notre arrière-grand-oncle. Nous ne cherchons plus à juger. Nous recollons patiemment les morceaux de notre passé.

L’ethnologue québécois Jean Simard, avec qui je discutais du phénomène, a trouvé les mots juste pour réinsérer le frère André dans notre histoire : « la religion populaire, dit-il, c’est un patrimoine comme la langue et la ruralité chez nous. C’est un bagage qui nous suit et dont on ne peut se défaire quoi qu’on fasse… On a tous un peu de terre à nos bottes et quelques médailles accrochées au cou. »

Pendant vingt ans, nous avons eu honte. Nous avons méprisé ce passé religieux. Maintenant, nous le regardons avec un œil neuf. Le temps a effacé les égratignures. Il importe peu que les miracles de la montagne aient été réels ou imaginaires. Le vérité n’est jamais simple et en fouillant l’histoire, on en vient à se demander s’il n’y en a vraiment qu’une.

Au fond, toute la différence réside dans les sentiments qui nous animent. Désormais, nous commençons à accepter, à aimer même, notre passé avec ses grandes familles, ses bénédictions paternelles, ses vendredis maigres… et ses frère André.

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