Le gardien du volcan

En Équateur, le Tungurahua crache périodiquement cendres, lave et pierres. Vivant sur un de ses flancs, un homme surveille les colères du géant afin de prévenir les populations qui habitent plus bas et les touristes, de plus en plus nombreux à s’aventurer dans la région.

Photo : Olivier Jean

Le taxi grimpe depuis plusieurs minutes. Le moteur force. La route en lacets est à peine assez large pour deux voitures, mais le chauffeur est téméraire. Il roule à pleine vitesse et dépasse dans les courbes et les côtes qui se succèdent. À droite, à quelques centimètres à peine des pneus usés du véhicule, c’est le vide. Tout en bas, on aperçoit les vallons fertiles et verdoyants de la province équatorienne du Chimborazo. Au loin, des montagnes à perte de vue.

La berline jaune serin s’arrête finalement dans un coin perdu. Notre petit groupe de touristes en descend. «?Montez la colline et vous serez rendus?», dit le chauffeur avant de faire demi-tour et de redescendre en trombe. Encore secoués par le trajet, nous marchons vers le sommet de la butte couverte d’herbe qui nous sépare de notre destination. Lentement?: chaque pas est pénible à près de 3 000 m d’altitude.

Une fois en haut, nous traversons un bosquet pour déboucher sur une maison délabrée aux murs de béton et au toit de tôle. Un petit homme basané, au crâne dégarni, sort en trottinant. C’est Carlos Sánchez. Celui qui surveille le volcan et que nous sommes venus voir. Cet ancien militaire de 70 ans vit seul avec ses vaches, perché sur un flanc du dangereux volcan Tungurahua, mot quechua qui signifie «?gorge de feu?».

Depuis 1999, le monstre de 5 023 m d’altitude est dans une période d’intense activité. Il crache chaque semaine des cendres, de la lave noire et des pierres sur toute la région. Au fil des ans, il a, dans sa fureur, provoqué l’évacuation de milliers de paysans et sonné le glas de plusieurs villages. Carlos Sánchez vit à moins de deux kilomètres du cratère fumant. «?Mon rôle est d’avertir les gens en bas si le volcan s’active?», dit le vieil homme, un walkie-talkie accroché au col de son polo beige et un casque de sécurité sur la tête. «?Au cas où il tomberait des bombes de lave?», précise-t-il en désignant son couvre-chef.

Derrière lui, la silhouette du cratère se profile peu à peu à travers les nuages. Sombre et imposante. Un cône parfait, dont seul le sommet est voilé par les nuages. Plus bas vivent les quelque 20 000 habitants de la localité de Baños, construite dans un décor paradisiaque au creux de la cordillère des Andes, à 1 800 m d’altitude. Blottie contre le massif du volcan, à sept kilomètres de sa gueule béante, la ville n’est pas dans son champ de tir. Du moins, pas dans celui de la lave.

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Depuis 1999, Carlos Sánchez, 70 ans, habite à moins de deux kilomètres du cratère fumant. Pour mieux l’observer, il a construit une cabane dans un immense arbre, dont le tronc en creux l’a protégé lors d’une éruption, en 2010.


(Photo : Olivier Jean)

Au fil des millénaires, c’est le Tungurahua qui a façonné l’écrin de montagnes verdoyantes où se trouve aujourd’hui Baños, les chutes et les cascades, les profonds canyons et les crêtes vertigineuses. Lui aussi qui a fait de cette ville, à la porte septentrionale de l’Amazonie, l’une des destinations les plus appréciées de l’Équateur, petit pays sûr et calme, prisé des randonneurs.

Bien qu’habituée aux volcans (on en compte plus de 40), la population a eu toute une frousse en 1999, lorsque la fureur du Tungurahua a nécessité l’évacuation complète de Baños et perturbé le transport aérien durant des jours. Pendant plusieurs mois, l’accès à la localité a été interdit par l’armée. Jusqu’à ce que les habitants découvrent que les soldats s’adonnaient au pillage plutôt que de protéger les maisons. Ils ont donc repris les lieux de force et décidé de tirer profit du volcan plutôt que de tout perdre par sa faute.

Depuis, l’industrie touristique mise sur cette attraction géologique unique, et des promoteurs tentent de faire classer le Tungurahua zone pro­tégée afin de rendre possible sa candidature à l’Unesco en tant que parc géologique. Leur straté­gie fonctionne. L’endroit est devenu aussi populaire que les îles Galápagos, même s’il pleut parfois des cendres et des pierres sur les villages avoisinants et même si les volcanologues sont nombreux à croire que la ville est située dans une zone à risque.

La région, qui compte la plus haute densité d’hôtels et de restaurants au pays, est idéale pour les activités de plein air?: rafting, escalade, bungee, parapente… Elle regorge aussi de sources thermales tout droit sorties du ventre du Tungurahua. D’où le nom de Baños, qui signifie «?bains?» en espagnol. Les eaux, jaunâtres et sulfureuses, sont reconnues pour leurs vertus thérapeutiques et attirent les touristes. Le mythe veut que, malgré leur odeur âcre qui serre la gorge, elles aient des propriétés calmantes, anti-inflammatoires, dermatologiques… La liste est longue. La science, nébuleuse.

«?Il n’y a aucun danger?», répètent inlassablement les propriétaires d’hôtels, de bars et de restaurants. «?Si jamais il y a une éruption, nous aurons bien assez de temps pour nous rendre jusqu’aux refuges?», assurent-ils. La petite ville aux bâtiments bas et colorés est d’ailleurs parsemée de panneaux verts annonçant les refuges. Il y en a trois à Baños, plusieurs autres dans la région. «?Zone de sécurité, 1 200 m?», «?Zone de sécurité, 800 m?», «?Zone de sécurité, 300 m?», lit-on un peu partout.

Carlos Sánchez, lui, est à plus d’une heure de marche du plus proche refuge. «?De toute manière, je ne quitterai mon poste pour rien au monde. Je dois rester ici pour filmer ce qui se passe.?» N’a-t-il pas peur?? «?Non. Je suis ici parce que Dieu le veut. C’est sa volonté.?» Il s’est installé près du cratère en 1999, après une première éruption en 90 ans. Il était là lors des explosions de 2006 et de 2010, lorsqu’une colonne de cendres est montée à près de 20 km dans les airs et qu’un épais magma noir a englouti des maisons entières et creusé de profonds sillons, encore visibles. Même aujourd’hui, le sol est parsemé de cailloux poreux, traces incontestables de la puissance des éléments.

Le vieil homme se souvient des moindres détails. «?Il pleuvait de grosses pierres brûlantes. Ça tombait si fort que ça a fait des trous dans le toit?», raconte-t-il. Pendant plus de six heures, il s’est abrité dans le creux du tronc d’un immense arbre qui pousse à flanc de montagne, tout près de son habitation. «?L’écorce est si épaisse que ça me pro­tégeait mieux que les murs de ma maison?», dit-il en frappant le bois de ses jointures noueuses.

Carlos Sánchez s’est fait de cet arbre un véritable allié. Non seulement il s’en sert comme d’un bouclier, mais il a construit dans ses larges branches une cabane qui offre une vue imprenable sur la région et le volcan. Au loin, bien plus bas, coule la rivière Pastaza, barrière naturelle entre le volcan et la zone dite «?sûre?». Devant, sur le flanc d’un autre sommet du massif, on distingue à peine les villages de Bilbao et de Cusua. Même s’ils sont officiellement évacués à cause de leur position géographique par rapport au colosse, des dizaines de familles refusent catégoriquement de partir. Sans autres ressources que leurs petites terres, elles préfèrent vivre sous la menace constante d’une éruption que de quitter le peu qu’elles possèdent. «?C’est aussi pour elles que je suis ici?», dit le septuagénaire en regardant le sommet du Tungurahua se dévoiler peu à peu. «?Vous êtes chanceux. C’est rare qu’on le voie aussi bien.?»

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CE QU’IL FAUT SAVOIR

– Le climat de Baños est agréable toute l’année. Pendant la saison des pluies, toutefois, les sommets des volcans et des montagnes sont souvent cachés par les nuages. Il est donc préférable de s’y rendre l’été si on veut les observer.

– Des autocars partent régulièrement de Quito, la capitale. Le trajet dure trois heures et demie. Le prix du billet est d’environ quatre dollars américains.

– À Baños, on peut loger dans un hôtel convenable pour environ 40 dollars américains par jour, petit-déjeuner compris.

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