Le gouffre de l’austérité

L’auteur Jonathan Coe use de son humour satirique pour aborder les inégalités socioéconomiques qui minent actuellement la Grande-Bretagne.

Le gouffre de l’austérité

Que faire quand on manque de terrain pour agrandir sa maison de prestige et que les règlements municipaux inter­disent toute expansion en hauteur? À Londres, la capitale où l’immobilier coûte le plus cher au monde, les promo­teurs véreux, les stars, les cheiks arabes, les oligarques russes ont trouvé le moyen de contourner le problème en creusant des sous-sols de plu­sieurs étages qui accueillent piscines de mar­bre, gymnases, salles de cinéma, quar­tiers des domestiques… et qui res­tent souvent vides, parce que les demeures ont été achetées à titre d’investissement.

Dans son plus récent roman, Numéro 11, Jonathan Coe fait de ces «maisons icebergs» la pointe de toutes les inégalités socioéconomiques qui minent la Grande-Bretagne aujourd’hui. Autour de l’un de ces chantiers, dont le trou atteint une profondeur de 50 m (soit l’équivalent de 11 étages), gravite une foule de personnages durement touchés par les mesures d’austérité et la destruction du filet de sécurité de l’État-providence — budget réduit des bibliothèques publiques, suppression de postes dans les tribunaux et les universités, taxes pénalisant les assistés sociaux, privatisation progressive du système de santé…

L’héroïne, Rachel, est une jeune diplômée qui accède au «monde impénétrable des super-riches» en devenant préceptrice des enfants de lord Gunn. Safari en Afrique du Sud, fin de semaine en Suisse, voyages en jet privé… Tout lui paraît idyllique, jusqu’à ce qu’elle revienne à Londres, dans la vaste résidence de son patron, au bord du gouffre béant du chantier. La nuit, elle entend d’étranges bruits venant du sous-sol et voit surgir de terre ce qui ressemble à des araignées géantes…

Quand six éminents conservateurs (déjà croisés dans le premier roman de Coe, Testament à l’anglaise) dispa­rais­sent les uns après les autres, le gouffre devient le symbole de la cupidité sans fond des riches — leur plus grande faille. Un policier qui s’intéresse à l’enquête, obsédé par le contexte sociopolitique des crimes, soupçonne que tous les indices mènent au 11, Downing Street (l’adresse du chancelier de l’Échiquier, ministre des Finances et du Trésor bri­tannique). Un clin d’œil narquois de Jona­than Coe, qui, avec ce 11e roman ébouriffant, prouve que son sens affûté de la satire ne s’est pas émoussé. (Numéro 11, par Jonathan Coe, Galli­mard, 448 p.)