Le goût inimitable des vins du Piémont

Piémont rime avec tradition. On n’est qu’à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Turin, la grande ville industrielle du Nord, et pourtant tout ici semble encore aussi calme qu’au temps de Garibaldi. Au gré des collines, une collection de villages paisibles où la vie bat tranquillement son cours, à l’abri de la tourmente. Et pourquoi changer ?

Alba fait partie des villes les plus riches d’Italie. Une fortune bâtie sur trois produits de la terre : le chocolat noir (c’est ici qu’est né le célébrissime Nutella), les truffes blanches et le vin rouge. Des valeurs sûres, la troisième surtout.

Si le Piémont est d’ailleurs considéré par les purs et durs comme la région viticole italienne par excellence, c’est que dans ce coin de pays on reste imperméable aux modes internationales et avant tout farouchement attaché au goût distinctif des produits locaux. À une époque où les vins flatteurs et taillés pour plaire foisonnent, ceux du Piémont font presque figure d’anachronismes : des vins à contre-courant conçus pour les Piémontais d’abord, puis pour tous les amateurs du monde capables d’en apprécier la singularité et la personnalité.

Dans les trattorias des villages de Monteforte et de La Morra, il est d’usage de servir la finanziera — le ragoût local — avec une bouteille de dolcetto ou de barbera. Les palais davantage habitués à des merlots coulants de Californie ou à des shiraz confiturés d’Australie risquent d’être déroutés par la fougue et la sève particulières de ces vins uniques. Même les deux grands classiques piémontais, le barolo et le barbaresco, demandent qu’on ait certaines dispositions pour les apprécier. Robustes, tanniques et sans compromis, ils sont à des années-lumière des vins rouges modernes dodus et ultra-mûrs.

Mais cela ne veut pas dire que les Piémontais soient étrangers au progrès. En vérité, les vins de la région sont aujourd’hui bien meilleurs qu’il y a 30 ans, époque où des méthodes vitivinicoles désuètes donnaient des vins rouges râpeux que l’on faisait vieillir tellement longtemps dans de gros tonneaux de bois qu’ils finissaient par jaunir et s’oxyder. Les gens du cru avaient fini par s’habituer à ces vins usés et bourrés d’acidité volatile, mais il était devenu quasiment impossible de les vendre à l’étranger.

Lors de son premier voyage aux États-Unis, en 1973, le producteur Angelo Gaja avait pris contact avec une trentaine de distributeurs pour les convaincre d’acheter ses barbarescos. Aucun ne se montra intéressé. Aujourd’hui, Gaja exporte les trois quarts de sa production, et les Américains s’arrachent ses vins… qu’il leur vend à des prix faramineux.

Le mérite des Piémontais est d’avoir su progresser tout en préservant l’originalité de leurs vins. Alors que les cépages internationaux, tel le cabernet sauvignon, ont envahi la planète viticole, les vignerons de la terre d’Alba ont conservé une foi inébranlable dans les grands cépages de leur région. Avec raison, car nebbiolo, dolcetto et barbera forment un trio d’enfer, qui donne tantôt des vins généreux et racés, tantôt des vins vifs et combien savoureux. Surtout, les meilleurs vins du Piémont sont de merveilleux compagnons de table. Leur droiture et leur fraîcheur — il est vrai qu’ils sont parfois teintés de sévérité — leur confèrent un inimitable caractère à la fois digeste et rassasiant.

• Dolcetto d’Alba 2006, Vilot, Ca’Viola. Ce savoureux vin ferme et fougueux est d’autant plus attrayant que la richesse de son fruit est soulignée par une vivifiante acidité. Pas le plus cher, et pourtant parmi les meilleurs du genre (S-10858211 ; 21,95 $). Du même domaine, un impeccable Barbera d’Alba 2005, Brichet, réunissant avec brio la vigueur, la fougue et la sève particulières associées aux bons barberas de la région d’Alba. Du corps, du style et de la longueur — difficile de trouver mieux dans cette catégorie (S-10858238 ; 29,95 $).

• Barbera d’Alba 2005, Pairolero, Sottimano. Excellent vin fringant et enjôleur par son éclatant goût fruité et sa vivacité désaltérante. À la fois nerveux et solide, il se distingue par sa générosité, sa droiture et sa franche personnalité (S-10856531 ; 29,50 $).

• Barolo 2003, Paolo Conterno. Pur classique, à la couleur vermillon — amateurs de vins noirs s’abstenir ! — et au nez fin de sous-bois et de champignons ; de la fraîcheur, de l’élégance et cette sève caractéristique des très bons vins piémontais. Déjà ouvert, il sera à son apogée entre 2008 et 2013 au moins (S-10860223 ; 36 $).

• Barbaresco 2003, Coste Rubin, Fontanafredda. Maintenant la propriété de la banque de Sienne, l’ancien domaine du roi Victor-Emmanuel II produit actuellement les meilleurs vins de sa longue histoire. Le Coste Rubin 2003 se signale par sa droiture et son équilibre. La fermeté caractéristique du nebbiolo ajoute à sa sève. Excellent vin, à laisser reposer en cave encore quelques années (S-10856806 ; 34 $).

• Barbera d’Asti 2004, La Crena, Vietti. Splendide vin complexe et vibrant, dont la plénitude et la longueur en bouche justifient un prix plus élevé. Servi en carafe avec un jarret d’agneau, il est tout simplement divin (S-10820791 ; 45,50 $).

ET ENCORE

Barolo et barbaresco sont les triomphes de la viticulture piémontaise. Ensemble, ces deux appellations couvrent moins de 2 500 hectares de vignobles, exclusivement plantés sur des coteaux, et forment une mosaïque complexe de terroirs où s’épanouit le cépage nebbiolo. Son nom — en dialecte piémontais, nebbi signifie « brouillard » — évoque les brumes matinales qui enveloppent les vignobles de la région d’Alba.

Michel Phaneuf est l’auteur du Guide du vin 2008, publié aux Éditions de l’Homme (www.michelphaneufvin.com).

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