Le jardin de Peter Pan

Extrait du roman Le jardin de Peter Pan, par Pierre Gobeil, publié avec l’aimable autorisation des Éditions Triptyque.

Pendant les jours qui suivirent, je fus sans nouvelles de Maurice.

Et je fus quelque temps sans revoir Liam non plus.

Bien sûr, à certaines heures réglées comme du papier à musique, j’entendais sa vieille camionnette contourner la Montagne pour tenter de gagner quelques minutes avant d’atteindre l’Étang du Nord, mais rien de plus, et comme le brouillard semblait ne jamais vouloir quitter le pays, je crus le temps venu de reprendre mon programme d’exercices comme par les années passées. La paix… et puis cette brise du large lorsque tout le monde à la plage pense qu’il n’y a que du sable sur place. Bien sûr, au début, le canot, c’était l’Indienne… et ses potions magiques qui se confondaient en énigmes, et au fil des étés son teint cuivré qui avait fini par prendre de plus en plus de place dans ma vie, mais il était loin maintenant, le temps où j’avais voulu tout prendre et ne rien donner – « le beurre et l’argent du beurre », avait pris l’habitude de répéter Bénédicte avant mon départ. De toute façon, pourquoi toujours revenir au passé alors qu’on a déjà tant à faire avec le présent ? Des fanions de couleur autour de l’ancien quai annonçaient la fin de la pêche proche, et les corbeaux, en grattant inutilement une toiture tout juste refaite, disaient que de ce côté-là des choses, on était quitte pour vingt ans.

Chaque soir, je traversais le Havre, levant les dernières sternes sur la mer, Cap-aux-Meules, avec un courant d’air dans le cou, puis je roulais, abordant la Pointe Basse, la Pointe aux Loups par un long ruban d’asphalte, ne ralentissant que pour me ravitailler. C’était toujours beau, merveilleux, aussi grand que dans mon souvenir. Devant la mine de Grosse-Île, j’arrêtais le moteur pour tenter de surprendre les minces filets de poussière se répandant lentement au fil de l’eau, et lorsque j’abordais la Pointe de l’Est, où se retrouvent les marais qui vont de la plage à la Butte Écorchée, je promettais à Pout – comme s’il était nécessaire que je promette – de revenir marcher ce pays avec lui. Il y avait la mer et le ciel et encore la mer et le ciel pour nous parler d’éternité. Il y avait les vagues, le vent, les vagues et le vent et les maisons autour. « Un jour, je lui montrerai tout ça », pensais-je en roulant jusqu’à Harry’s Cove sans m’arrêter, et puis un jour ce serait à son tour de faire découvrir son jardin à quelqu’un d’autre.

C’était toujours l’été, de juin à septembre, aux Îles-de-la-Madeleine, au fil de mes promenades. Malgré le brouillard, le soleil ou la pluie, le temps ne passait pas. Et depuis dix ans, c’était toujours comme si la même saison continuait. Parfois, le vent se levait un peu pour ralentir par la suite, puis baissait, pour finalement disparaître avec la nuit. On chuchotait dans ces cas-là : « Tiens, Dieu est aux Îles, ce soir. » On tirait l’embarcation sur la plage, faisait un X sur le calendrier. On faisait des feux de brindilles ; pour célébrer la pleine lune, on allait dormir sur le sable, et s’il nous arrivait parfois d’hésiter à cause d’une brise que rien ne semblait retenir, les soirs de cet été où je balançais mon canot dans le pick-up avant d’atteindre Entry Island ne laissaient aucun doute sur la nature de ces jours qui ne finissaient pas.

Le fond de l’air était doux. Entre deux nuages, les longues herbes du Big Hill brillaient sous la lune. En m’approchant des lieux où, pendant plus de vingt ans, Maurice avait souhaité changer les choses sans y parvenir, j’apercevais l’archipel se déployer autour d’Entry comme un hameçon. Dans le fond, il avait peut-être raison d’affirmer que les Anglais étaient les plus mal pris dans cette histoire, et j’avais sûrement bien fait de le suivre. Pour enrayer l’épidémie de suicides qui marquait sporadiquement la communauté, des professeurs, des sportifs et des artistes s’étaient relayés pour briser l’isolement. Ils avaient tous quitté le navire depuis ce temps-là. Il m’était difficile de dire aujourd’hui si le but visé était impossible à atteindre ou si, une fois de plus, c’était l’organisateur de l’événement qui n’avait pas été à la hauteur de la situation.

 

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