Le juste milieu

Extrait du roman Le juste milieu, par Annabel Lyon, avec l’aimable autorisation des éditions Alto.

Extrait du roman Le juste milieu, par Annabel Lyon

         La pluie s’abat en cordes noires, cinglant mes bêtes, mes hommes et ma femme, Pythias, qui la nuit dernière était allongée sur notre couche, jambes écartées, tandis que je prenais des notes sur la bouche de son sexe, et qui pleure à présent des larmes silencieuses, au dixième jour de notre périple. Sur le bateau, elle semblait plutôt à son aise, mais cette ultime étape terrestre dépasse toutes les épreuves qu’elle a connues, et cela se voit. Sa jument trébuche ; elle a relâché les rênes, une nouvelle fois, laissant l’animal avancer d’un pas somnambulique. Elle peine à garder l’équilibre, alourdie par sa parure gorgée d’eau. Tout à l’heure, je lui ai suggéré de rester à bord d’une charrette, mais elle a refusé, fait si rare que j’en ai souri et, dans son embarras, elle a détourné le regard. Callisthène, mon neveu, a proposé de terminer à pied pour lui offrir son grand cheval bai et, tant bien que mal, nous l’avons aidée à monter. La première fois que l’animal s’est ébroué sous elle, Pythias s’est agrippée aux rênes.

         «Tu es bien installée? ai-je demandé, comme la caravane autour de nous se remettait en branle.

         – Bien sûr. »

         Touchant. Les chevaux n’ont plus de secret pour les hommes, là d’où je viens, là où nous retournons, et Pythias le sait. J’ai moi-même voyagé en charrette hier, afin de pouvoir écrire, mais à présent je monte à cru, à la manière des miens, une expérience casse-couilles pour qui, comme moi, mène depuis si longtemps une vie sédentaire. Mais peut-on prendre place dans une charrette et laisser une femme à cheval ? Je comprends à présent où elle voulait en venir.

         Au début, je l’avais à peine remarquée, cette jolie fille au regard vide qui se tenait en marge de la ménagerie d’Hermias. Il y a cinq ans, déjà. Atarnée était bien loin d’Athènes, par-delà la vaste mer, blottie aux confins de l’empire perse. Fille, nièce, pupille, concubine – la vérité se dérobait comme de la soie.

«Elle te plaît, m’avait dit Hermias. J’ai vu comme tu la regardais.» Un homme gras et sournois, trafiquant de devises dans sa jeunesse, à en croire la rumeur, puis boucher et soldat mercenaire ; censément un eunuque, aujourd’hui, et un homme riche. Un politicien, également, régnant sur une irréductible satrapie cernée par les barbares : Hermias d’Atarnée. «Qu’on m’apporte mes penseurs! hurlait-il souvent. Les grands hommes savent s’entourer de penseurs! Je veux être entouré ! » Alors, il partait d’un grand rire en se giflant les cuisses, et la jeune Pythias posait sur lui des yeux qui ne paraissaient pas ciller autant qu’il l’aurait fallu. Elle était devenue un cadeau, parmi tant d’autres, car j’étais l’un des favoris. Au soir des noces, elle s’était enveloppée de voiles, avait pris la pose sur la couche, et arraché les draps avant que j’aie pu vérifier si elle avait saigné. J’avais trente-sept ans, alors, elle quinze et, que les dieux me pardonnent, je lui avais sauté dessus comme un cerf en rut. Un cerf, ou un verrat.

         «Alors? Hein?» m’avait lancé Hermias le lendemain matin, hilare.

Nuit après nuit après nuit. J’essayais de me racheter à grand renfort de gentillesse. Je faisais preuve à son égard d’une extrême courtoisie, lui donnais de l’argent, m’adressais à elle avec douceur, lui faisais part des résultats de mes travaux. Elle n’était pas stupide ; les pensées étincelaient dans ses yeux comme des poissons au fond d’un lac. Nous avons quitté Atarnée au bout de trois années, chassés par le souffle trop proche, trop brûlant des Perses. Deux ans dans la jolie ville de Mytilène, sur l’île de Lesbos, où le fond du port a été pavé pour empêcher les flottes ennemies d’y jeter l’ancre. Et maintenant, ce nouveau voyage. Jamais sa dignité n’est prise en défaut, même lorsqu’elle se couche les genoux écartés, et que je la sonde délicatement pour progresser dans mes recherches sur la génération. Les poissons également, je les étudie, les animaux terrestres, et les oiseaux, quand j’arrive à en capturer. Il y a une graine semblable à celles de la grenade au centre des replis, et le trou est paré de collerettes, comme l’intérieur d’une huître. Tantôt humide, tantôt desséché. J’ai tout noté.

 

La suite dans le livre…

 

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