Le lion rugit encore

Il a commencé à brasser la cage du théâtre québécois dans les années 1960, en créant à la scène les pièces de Michel Tremblay. À la veille des États généraux du théâtre, André Brassard secoue de nouveau ses assises.

« Comme disait Donalda, je porte ma croix », me lance André Brassard, avec un œil de traviole, à la fin d’un entretien prolongé chez lui, rue Masson, dans son antre d’où il ne sort guère depuis un accident cardiovasculaire, en 1999. La mise en scène, pour lui, c’est kaputt, brisé, surtout depuis le choc causé par la décision de Michel Tremblay de confier la création de Bonbons assortis à un autre que lui, alors qu’il avait jusque-là été l’accoucheur scénique de toutes les pièces de son camarade. Tremblay-Brassard, le dynamic duo des années 1970. Au Québec, ils furent les deux plus importants créateurs de théâtre de leur génération, qui est née sous Duplessis et qui a eu 20 ans en pleine Révolution tranquille.

À 19 ans, en 1965, Brassard s’est mis à brasser la cage du théâtre québécois, y fédérant une grande famille d’acteurs pour prendre d’assaut l’univers dramatique de Tremblay après le débarquement des Belles-sœurs, en 1968. Il a dirigé le Théâtre français du Centre national des Arts de 1982 à 1990 et la section française de l’École nationale de théâtre de 1992 à 2000. En tout, il a signé plus de 130 mises en scène, de Jean Genet à Brad Fraser. Il a reçu tous les prix (le Denise-Pelletier, le Gascon-Thomas), tous les hommages, celui des Masques en 2004 et, cette année, celui de Quebecor, accompagné d’une bourse de 50 000 dollars qui sauve de la misère ce franc-tireur devenu, à 61 ans, un vieux lion blessé. Car si Tremblay écrit encore, dans son refuge de Key West, Brassard ne travaille plus. Mais il pense. Son corps est amoindri, pas sa tête, ni son cœur.

Je l’ai rencontré à l’approche des seconds États généraux du théâtre québécois, qui ont lieu à Montréal du 17 au 20 octobre, un quart de siècle après ceux de 1981, qui n’avaient rien changé de marquant dans le fonctionnement de la pratique théâtrale.

Le théâtre demeure-t-il pour vous un plaisir, ne serait-ce que celui d’un spectateur ?
— Je dois dire que le théâtre ne me manque pas vraiment. J’y vais peu, car je ne veux pas attraper la « nostalgite »… Pour être franc, j’éprouve peu de plaisir devant le théâtre qui se fait maintenant. Je suis allé voir Lipsynch, de Robert Lepage, et j’ai senti que le public était vraiment content de faire partie, durant des heures, de cette collectivité. Moi, souvent, je ne me sentais pas en harmonie avec le public, je ne cherchais pas l’harmonie, mais le choc. Je crois que le théâtre doit secouer plutôt que regrouper, heurter plus que plaire, conscientiser plus que distraire. Je suis plus Shakespeare que Molière… plus Racine que Molière.

Mais irez-vous à ces États généraux, où le milieu théâtral devrait se questionner sur les conditions de sa pratique ?
— Pour que j’aille aux États généraux, il me faudrait une énergie que j’ai perdue : mon corps me supporte seulement jusque vers 7 h du soir… Et puis, pour y aller, il me faudrait de l’optimisme, ce que je n’ai plus. Je suis très pessimiste sur l’évolution du théâtre au Québec, sa pratique. On se plaint toujours, mais on n’arrange jamais rien, on n’ose rien, on continue de produire en ligne pour respecter le calendrier, remplir des salles, éviter les déficits. À ces États généraux, aura-t-on seulement le temps de parler de théâtre, je veux dire de questions artistiques, de grandes questions comme : pour qui fait-on du théâtre ? Pour des gens à qui on veut lancer un message ou donner un massage ? Malheureusement, je crois que ça ne changera pas grand-chose, cette réunion de la famille théâtrale, parce que le monde de l’économie a planté son poignard dans le cœur de l’art. Trop tard pour la révolution de fond, on est dans l’ère du tout-au-médiatique…

Quelque chose n’a-t-il pas changé, récemment, lorsque l’Union des artistes et les directeurs de théâtre se sont entendus pour que les comédiens soient désormais payés pendant la période des répétitions ?
— C’est une arme à deux tranchants. Le comédien semble respecté, mais il ne faut pas être dupe. Une direction théâtrale décide que vous aurez tant d’heures pour répéter et c’est le syndrome du compteur dans un taxi : tu le regardes au lieu de regarder le paysage ! On ne répète jamais trop. Le théâtre a besoin de ce temps libre où l’on cherche, essaie, fouille. Là, pour économiser de l’argent à la production, il faut que tu saches d’avance ce que tu vas faire, comment tu vas jouer. Il faut que le metteur en scène ait les réponses en partant. Ce n’est pas ça le théâtre… Payer l’acteur qui répète, c’est accentuer sa fonctionnarisation.

N’est-ce pas le système de subventions publiques qu’il faudrait revoir, ce système qui se contente de soutenir tout le monde tant bien que mal, le divertissement comme l’art…
— Les gouvernements ne savent pas qui soutenir, ni qui ils soutiennent d’ailleurs. Ils ne savent rien ! Veulent-ils aider ceux qui n’ont pas d’argent ou encourager la réussite ? Est-ce qu’on subventionne le bureau ou la salle de répétition ? C’est le bureau qui, en l’absence d’une politique théâtrale, l’emporte. Je regrette profondément que, dans les théâtres, ce soient les acteurs et les artisans qui ne fassent que passer, quand ceux qui occupent les bureaux sont chez eux, occupés à gérer, à annuler les risques. La priorité est à la colonne de chiffres, non au groupe humain…

Vous regrettez qu’il n’y ait pas, au Québec, de véritables troupes qui, par leur réputation et leur mérite, influeraient sur l’élaboration d’une politique théâtrale ?
— L’idée de la troupe, ici, c’est complètement raté. Parce qu’il n’y a pas eu de vision assez grande pour créer une compagnie qui ait sa personnalité artistique, comme un orchestre symphonique, comme l’OSM. Il aurait fallu, pour y arriver, un René Lévesque de la troupe, un homme assez convaincu et convaincant envers les pouvoirs publics et les spectateurs. Ç’a été l’échec de Jean Gascon au Théâtre du Nouveau Monde, qui, devant l’inertie de Québec, a claqué la porte, en 1966, et est allé à Stratford.

Jean-Pierre Ronfard détestait le phénomène des abonnements. Il imaginait mal qu’on puisse aller cinq mardis par année au théâtre, rangée F, fauteuil 12…
— C’est un esclavage consenti, qui fait que les directeurs signent avec les artistes des contrats datés qui deviennent impossibles à rompre. Je ne sais pas vraiment si je suis pour ou contre, c’est ainsi… Mais je ne peux pas m’empêcher de me rappeler la fameuse saison où le TNM, en 1962, a fonctionné sans réservations. Il présentait La double inconstance, de Marivaux, une production pas très forte. Après sept soirs, les représentations ont été interrompues, ce qui a permis de reprendre et de poursuivre L’opéra de quat’sous, qui avait obtenu beaucoup de succès et qui a ainsi pu être joué 85 fois devant plus de 35 000 spectateurs…

Le conseil d’administration du TNM était alors formé de huit membres, dont quatre acteurs et un dramaturge. Aujourd’hui, les conseils sont dominés par des hommes d’affaires…
— S’il y a un acteur au conseil, c’est tout juste ! Dans la gestion d’un théâtre, le créateur est la dernière personne qui compte… Autour de la table, ils n’ont que des chiffres en tête. Nous assistons à la victoire du barrage sur la rivière…

Qu’est idéalement le théâtre pour vous ?
— Le théâtre est un art sacré. Ça rassemble de l’humanité, ça essaie de jeter un regard sur les problèmes, les défauts, les travers de la société humaine. Ce travail doit être fait dans l’esprit de le faire bien, pas de produire un succès ! Au théâtre, tu fais un prototype, et tu ne le vends pas, ça reste un jeu !

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