Le loup dans Labergerie

Après un silence livre de six ans, Marie Laberge refait surface avec son premier polar. Oubliez sa saga Le goût du bonheur. Cette fois, ça va saigner !

Demandez à Marie Laberge pourquoi elle va s’encanailler du côté de la littérature de gare et vous aurez une réponse à vous dévisser la tête. « Franchement, y’a plus personne à la gare. Tout le monde est rendu à l’aéroport ! » Elle lance sa réplique comme un soufflet, flic flac, puis rugit de rire. « Quins toé. »

La star du roman québécois se fout de savoir si sa littérature est savante ou populaire. L’histoire est-elle bonne, oui ou merde ? À 56 ans, elle ose un premier polar, Sans rien ni personne. Un suspense serti d’émotion, d’humour et d’érotisme. « Je ne tiens pas aux descriptions sanguinolentes, jure-t-elle. Mais le crime doit être saisissant pour qu’on cherche à le résoudre des années plus tard. La victime excite d’autant plus notre compassion qu’elle est massacrée. Et seule… »

Le 1er juillet 1972, dans un pauvre deux-pièces de Montréal, une jeune Française se vide de son sang. Dans ses bras, son bébé mort-né ; dans son ventre, 25 coups de couteau. Trente-cinq ans plus tard, le meurtrier court toujours. Jusqu’à ce que deux enquêteurs, un Parisien et une Montréalaise, remontent cette piste froide semée de meurtres irrésolus, de Saint-Pierre-et-Miquelon jusqu’aux îles de la Madeleine.

« N’en dites pas trop. Il ne faut pas gâcher le plaisir des lecteurs », m’intime gentiment l’auteure — tête de star du cinéma en noir et blanc, sourire à lui fêler le maxillaire.

À la pâtisserie où se déroule l’entrevue, un serveur présente un plateau de crèmes glacées à déguster. Marie Laberge choisit un échantillon marbré de bronze. « Ah ! Je tuerais pour du caramel ! » Elle pique dedans une cuillère goulue, vive, imparable. On l’imagine poignardant un personnage.

Le loup est entré dans Labergerie. Étonnant ? En fait, il a toujours été là. Dans la pièce Le Night Cap Bar (1997), trois barmaids sont suspectées de meurtre ; dans le roman Le poids des ombres (1994), une jeune femme reconstitue à partir d’archives la vie de sa mère, décédée. La vingtaine de romans et de pièces de l’écrivaine débordent de viols, d’incestes, de suicides et autres joyeusetés. De mystères, aussi.

« Sans rien ni personne est tellement un roman de Marie Laberge ! s’exclame Jean Bernier, son éditeur au Boréal. Les gens qui aiment sa façon extraordinaire d’aller au fond de la nature humaine vont se retrouver dans ce suspense très réussi. »

Reste que ça tranche net avec la saga historique Le goût du bonheur. La trilogie, couronnée par un prix du Salon du livre de Montréal, en 2001, s’est vendue 500 000 fois en moins d’un an. La romancière a eu son heure de gloire… et celle qui suit. Elle a pris un long repos, elle s’est attaquée à quelques projets restés inaboutis (dont un scénario de film) et elle a créé une pièce de théâtre, Charlotte, ma sœur, en 2005. Il lui a fallu six ans pour revenir au roman. « Un grand succès de librairie est un cadeau dans la vie d’un écrivain, et je l’ai pris, mon cadeau, parce que je l’avais mérité. Mais tout ce qu’on peut faire après va décevoir. »

Pour conjurer le mauvais sort, la superstitieuse a décidé de lancer son neuvième roman le 9 octobre. Pour le reste, elle fait confiance à son imagination. Si elle s’est inspirée d’un fait divers survenu il y a 30 ans, elle n’a ni visité la Sûreté du Québec ni interrogé de détective, comme le font d’autres auteurs. « Le roman policier est l’invention suprême. Après tout, on ne tue pas si souvent dans la vie… »

À 13 ans, Marie Laberge se délectait d’Agatha Christie. Adulte, elle a continué de lire des polars, rêvant en secret d’en écrire un. « Je m’en offrais un quand je prenais l’avion ou que j’avais le rhume, avec une certaine culpabilité, en me disant qu’on ne devrait pas avoir autant de fun en lisant ! Aujourd’hui, je n’ai plus cet esprit de caste en littérature. » Dans son petit panthéon personnel se côtoient le Suédois Henning Mankell, l’Américain Michael Connelly, la Britannique P.D. James.

« En dépeignant la vie quotidienne, en prenant le pouls de la société, en s’intéressant aux rapports de classes, le polar a repris le rôle du roman social », analyse Jean Bernier. En clair, les Georges Simenon ont succédé aux Émile Zola.

Sans rien ni personne porte d’ailleurs un titre étrange pour un polar. Il évoque moins le crime lui-même que le fléau qui l’a engendré : le joug de la solitude, sous lequel ploient les personnages. Une jeune femme en exil accouche de son premier-né dans un appartement vide ; une personne suspecte poursuit un rêve désespéré jusqu’aux marges de la société ; un père indigne abandonne sa fille à son sort, puis voue ses vieux jours à chercher qui l’a tuée, trouvant ainsi la rédemption…

Par bonheur, cette société en déliquescence possède son messie de banlieue. Un commis voyageur, qui, depuis son bungalow de Rimouski, met tout en œuvre pour tenter de sauver une jeune marginale. « L’un des plus beaux personnages d’homme que j’aie créés, soupire avec bonheur l’écrivaine. C’est un homme modeste, qui a vu une catastrophe arriver et qui a essayé de l’empêcher. Ce courage quotidien, pour moi, c’est de l’héroïsme. » Ceux qui se plaignent de la mollesse des héros masculins dans la littérature québécoise en seront tout chose.

Dans ce roman très noir, il y a de beaux éclairs d’humour. Et ce, dès la rencontre entre Vicky Barbeau, l’enquêteuse québécoise, et Patrice Durand, le commissaire français. Patrice débarque à Montréal avec la fébrilité d’un lapin Energizer. « “Bon, écoutez, y en a marre ! Je viens de me taper huit heures sans fumer, coincé dans un avion où on m’a servi une bouffe dégueulasse […] on n’est même pas foutu de me rendre mes valoches et voilà que vous en rajoutez avec vos règles d’intégriste non fumeur […]. C’est quoi, ce pays de merde ?” Vicky met le contact et démarre : “Le Québec, monsieur.” »

Le sang va couler, c’est sûr !

« J’ai beaucoup ri en écrivant », confie l’auteure, en rigolant de plus belle. Une gentille guéguerre de cultures est parfaite pour dérider le lecteur entre deux assassinats. Si on parvient à éviter les clichés… La délicieuse romancière française Fred Vargas, qui avait usé du procédé dans Sous les vents de Neptune (2004), dont l’action se déroule au Québec, s’était cassé les dents sur notre parlure. Pour s’assurer que l’accent français sonne vrai, Marie Laberge a fait relire Sans rien ni personne par trois amis de l’Hexagone. Bon score : seulement trois corrections. Notez que l’écrivaine visite souvent Paris, ville où elle a passé six mois en 1995, au studio de la Société des gens de lettres.

Entre les mains de Marie Laberge, un stylo est un poignard aiguisé. On en oublie qu’elle sait aussi tourner de tendres poèmes, dont deux ont été beaucoup lus en 2007. L’un est intitulé « Le temps qui compte » et Céline Dion l’interprète sur l’album D’elles, lancé en mai. L’autre est gravé au pied de la fontaine de Tourny, mise en eau en juillet à l’ombre du parlement de Québec. « Les gens vont peut-être passer devant, un jour, et se dire : c’est qui ça, Marie Laberge ? Je n’y peux rien. Moi aussi, je dois apporter mon eau à la fontaine. » Ses vers creusent la pierre : « Ici, le passé croise l’avenir / Ici, le présent jaillit puissamment / Ici, le Québec s’affirme / Loyal et fier / Fort d’hier / Courageux pour toujours / Et déterminé à ne jamais mourir… »

Mourir, encore ! Ça tourne à l’obsession. L’auteure hausse les épaules. « Il y a trois grands thèmes qui m’inspirent : la vie, l’amour, la mort. Pas très original, je sais. Ça me dérangeait beaucoup quand j’avais 20 ans. Aujourd’hui, j’ai plus d’humilité. »

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