Le « matrimoine » canadien

Deux nouveaux romans viennent confirmer que, chez nos compatriotes anglophones, la littérature est, en majeure partie, une affaire de femmes.

Lori Lansens
Photo : Laura Starks

Sans vouloir offenser Michael Ondaatje ou Yann Martel, il faut convenir que, quand on pense à la littérature canadienne d’aujourd’hui, ce sont plus souvent des noms féminins qui viennent à l’esprit. Ceux des grandes doyennes : Margaret Atwood, Alice Munro, Mavis Gallant. Ceux de leurs cadettes : Jane Urquhart, Barbara Gowdy, Ann-Marie MacDonald, Anne Michaels, et de toutes leurs benjamines, qui se distinguent à chaque remise de prix.

Pourquoi s’en étonner ? La littérature canadienne possède un « matrimoine » particulièrement riche, qui compte entre autres Margaret Laurence, auteure du monumental Cycle de Manawaka (dont le troisième tome, Ta maison est en feu, vient d’être réédité chez Alto/Nota bene), et aussi Lucy Maud Montgomery, dont le célèbre Anne… la maison aux pignons verts demeure l’un des livres les plus vendus dans le monde. Et puis, rappelons que l’histoire de cette littérature a débuté avec la publication, en 1852, d’un récit féminin – celui de la pionnière Susanna Moodie, sur les rigueurs de la vie au Canada.

Susanna Moodie, qui a exercé une influence considérable sur beaucoup d’écrivaines canadiennes, vient de trouver une héritière directe en la personne de Gil Adamson. La veuve, son premier roman, explore le territoire sauvage de l’Alberta en 1903, tel que le découvre une jeune Torontoise de 19 ans qui n’a reçu pour préparation à ce qui l’attend là-bas que des leçons de couture et de piano. « Ses chances de survie étaient quasi nulles », évalue Adamson. Contre toute attente, cette Mary Boulton se révèle pleine de ressources. Illettrée, elle peut néanmoins réciter la Bible par cœur en annotant son exemplaire de symboles qui lui servent d’aide-mémoire. Mal mariée à un joueur compulsif et infidèle qui se moque de la mort de leur enfant, elle se venge de lui un soir par un coup de carabine à bout portant. Pendant que l’époux agonise sur le sol de leur misérable cabane, elle confectionne sa robe de deuil avec un sang-froid redoutable.

La colonisation de l’Ouest, la construction du chemin de fer, la ruée vers les mines, l’hostilité de la nature, la méfiance à l’égard des Amérindiens : d’une lucidité sans indulgence, Gil Adamson réexamine tous les mythes fondateurs de la nation sous un angle féminin, au fur et à mesure que Mary s’enfonce dans le territoire pour échapper à ses deux beaux-frères. Après une traversée héroïque des Rocheuses, elle atteint Frank, « une ville infâme » où les mineurs avides éventrent si bien la montagne qu’ils provoquent un spectaculaire glissement de terrain – image puissante qui évoque l’instabilité émotive de la veuve et sa force destructrice. C’est d’ailleurs dans ce décor de dévastation, où les oiseaux morts jonchent le sol « comme des œufs de Pâques », qu’elle affrontera enfin les deux hommes à sa poursuite et fera face à sa propre culpabilité.

Dans la littérature canadienne, les romans issus du sud de l’Ontario constituent un genre à part, caractérisé par un lot de familles dysfonctionnelles et de personnages grotesques. Cette influence se fait sentir dans Les filles, de Lori Lansens, qui se passe dans la région de Chatham. « Je n’ai jamais regardé ma sœur dans les yeux », déclare Rose, narratrice principale du roman. C’est parce qu’elle forme, avec Ruby, un couple de jumelles conjointes, liées par la région temporale du crâne, contraintes de ne croiser leurs regards que dans un miroir. Ce qui explique pourquoi leurs vies, bien qu’orientées dans la même direction, suivent des voies parallèles, déterminées par leurs goûts divergents et leurs personnalités contrastées. Ruby est bavarde et frondeuse, Rose est timide et plutôt solitaire, « ce qui peut sembler étonnant chez une femme qui n’est jamais seule ». À ce propos, Lansens consacre un passage fascinant à la faculté qu’ont les filles de « s’absenter » mentalement lorsque l’autre a besoin d’intimité.

Nées un jour de tornade, abandonnées par leur mère, les filles forment ensemble un tout plus grand que la somme de ses parties. Car de leur interdépendance, elles ont appris la coopération – « la condition de notre efficacité et de notre survie ». Elles ont maintenant 30 ans, mais Rose souffre d’un anévrisme qui mettra bientôt fin à ses jours – et, fatalement, à ceux de Ruby aussi. Même devant la mort, elles persistent à réagir « chacune à sa façon ». Elles ont bien quelques regrets, mais la vie a encore deux cadeaux en réserve pour elles. « Parfois, dit Ruby, c’est la cuillère dans la bouche qu’on comprend qu’on ne peut pas avaler une bouchée de plus. »

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Et encore…

Lori Lansens, qui s’est fait connaître avec La ballade des adieux, était auparavant scénariste. Elle est entre autres l’auteure de Wolf Girl, un film d’horreur sur une jeune fille loup-garou. L’idée de son roman Les filles lui est venue alors qu’elle était en train d’écrire l’histoire d’un mari bigame et qu’elle avait deux enfants sur les bras. Née à Chatham, en Ontario, elle vit depuis trois ans dans les montagnes de Santa Monica avec son mari, un des producteurs de la télésérie 24 heures chrono.