Le mépris des femmes

La plus récente édition du guide Découvrir le Canada, publié par le ministère de la Citoyenneté et de l’Immigration, prévient les nouveaux arrivants que notre pays n’accepte pas les « pratiques culturelles barbares », tels les crimes dits d’honneur. 

Photo : Katarina Premfors / Getty Images
Photo : Katarina Premfors / Getty Images

Un avertissement qui se veut sans ambiguïté, mais dont la force de dissuasion paraîtra douteuse à quiconque a lu le dernier roman de l’écrivaine turque Elif Shafak.

Crime d’honneur suit, durant trois générations, une famille kurde ayant quitté son village natal, au bord de l’Euphrate, pour aller s’installer à Istanbul, puis à Londres, en traînant dans ses bagages de très lourdes traditions fondées sur deux poids, deux mesures. Tandis que les hommes ont droit à l’honneur, les femmes sont « marquées par la honte ». Elif Shafak compare la réputation des premiers à un tissu sombre qui ne révèle pas les taches ; celle des secondes à une fine batiste sur laquelle la moindre poussière paraît — et salit tous les leurs.

Dans ce roman d’une puissance foudroyante, les mères sont complices de leur propre malheur. Elles appellent leurs fils « mon sultan » et les encouragent à se comporter en tyrans domestiques. Elles méprisent leurs filles et n’hésitent pas à leur offrir une corde pour qu’elles se pendent dès qu’elles osent se rebeller. Quant aux hommes, ils risquent l’opprobre de leur communauté s’ils font preuve de mansuétude. Transplanté en Angleterre, le père s’empressera d’abandonner ce code d’honneur archaïque. Mais son fils, lui, l’investira d’un pouvoir démesuré : celui de préserver l’intégrité de la famille — alors que ce sera, fatalement, l’instrument de sa désintégration la plus complète.

La médaille d’honneur des immigrants a un revers : la honte des origines, et Marie NDiaye l’explore aussi par le moyen du modèle trigénérationnel. Le titre de son roman, Ladivine, est le prénom d’une humble femme de ménage africaine installée en France, près de Bordeaux. Pour sa fille illégitime, elle est simplement « la servante ». Cette Malinka, par un snobisme pathologique, s’est rebaptisée Clarisse et cache l’existence de sa mère à ses amis, son mari, ses enfants. Ce qui ne l’empêche pas, paradoxalement, de l’aimer et d’être rongée par le « pain amer » de la culpabilité.

Ce reniement du passé a pour conséquence une oblitération totale de son identité. Sans substance, vulnérable à toutes les influences, Clarisse se précipite yeux fermés entre les griffes du danger. Sa fille aussi en paiera le prix, lorsqu’elle passera ses vacances, à son insu, sur la terre natale de sa grand-mère et que ses racines africaines reprendront pleinement leurs droits. Et ce, avec la même force d’envoûtement dont fait preuve ici Marie NDiaye, qui s’impose une fois de plus comme l’une des écrivaines majeures de notre époque.

livres-crimedhonneur

 

Crime d’honneur
Elif Shafak
Phébus
416 p., 39,95 $

 

 

 

livres-ladivine

Ladivine
Marie NDjaye
Gallimard
416 p., 33,95 $

 

 

 

 

LA VITRINE DU LIVRE

projet-sao-tome

Nid d’espions
Lorsqu’un important gisement de pétrole est découvert au large de la côte ouest africaine, une foule de rapaces fondent sur une petite république insulaire qui avait, jusque-là, vécu des jours relativement paisibles. Agents de la CIA et des services secrets chinois, militaires des pays limitrophes, représentants des grandes sociétés pétrolières… Tous ces beaux magouilleurs rivalisent de fourberie dans Projet Sao Tomé, de Michel Jobin, un excellent roman d’espionnage qui fore en profondeur les grands enjeux de l’exploitation des hydrocarbures. (Alire, 660 p., 17,95 $)

 

 

 

livres-2054

Bourse des âmes
Dans le futur inquiétant de 2054, les droits de scolarité sont devenus si exorbitants que les étudiants vendent leur avenir sur la Bourse du Capital humain et voient leur liberté tomber entre les mains d’investisseurs qui exigent coûte que coûte des résultats. Tiré par les cheveux, le premier roman du très talentueux Alexandre Delong ? Pas du tout : depuis 2008, quelque 1 000 actionnaires ont investi dans un certain Mike Merrill et décident de son destin sur KmikeyM.com… (XYZ, 352 p., 24,95 $)