Le miel d’Harar

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Leméac.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.

Tissu cicatriciel

Dans une nuit humide de la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, un miracle s’est produit sur un trottoir grêlé, derrière un immeuble décrépit portant autrefois le nom de Lambeth Hospital. Entourées de poubelles cabossées, quatre femmes ont levé la tête vers un ciel anglais très bas pour remercier Allah de cette marque de sa générosité. Deux d’entre elles ont modulé des youyous ; un petit garçon, timide et fatigué, a plongé son visage dans le cou de sa mère, et un bébé estampé d’un grain de beauté en forme de continent a mis ses poumons à l’épreuve. Son vagissement puissant et instinctif annonçait que nous étions enfin arrivées en Angleterre. C’était la première fois que nous avions l’audace de nous
montrer aussi effrontées.

J’étais l’une de ces quatre femmes et j’avais reçu ma formation dans cet immeuble misérable, cauchemar gothique, ancien hospice où les pauvres
étaient incarcérés et ségrégués – hommes isolés des femmes, vieux et infirmes séparés des gens valides, bons valides éloignés des mauvais, chacun tenu de casser son quota journalier de pierres pour gagner sa pitance. Adjacente au bâtiment, la vieille infirmerie avait eu son propre registre d’aliénés, sur
lequel figurait une femme nommée Hannah Chaplin, atteinte d’une psychose aiguë consécutive à une syphilis. C’est là qu’elle séjournait avec Charlie, son
fils de sept ans, il y a quelque quatre-vingts ans.

Bien que j’aie œuvré dans ces murs, je ne fais pas partie de leur histoire. Dans tous les endroits où j’ai vécu, les vieux, les infirmes et les psychotiques n’étaient pas séparés des autres, ils s’y mêlaient. Je ne fais pas partie de cette histoire, et pourtant j’ai vu, enfant, dans un cinéma de Tanger, à travers la fumée des cigarettes, un film de Charlie Chaplin. J’étais assise en tailleur entre mes parents ; des écales de cacahouètes jonchaient le sol ; les spectateurs hurlaient de rire, unis par un langage du corps qui n’a pas besoin de mots.

Étonnant que l’humour puisse être né en ce lieu. L’immeuble est aujourd’hui destiné à la démolition – des planches ont été clouées aux fenêtres – et je travaille au South Western, hôpital où l’on accueille surtout les pauvres des cités assiégées des banlieues avoisinantes : malades mentaux, drogués, chômeurs
blancs, immigrants asiatiques et antillais, réfugiés et demandeurs d’asile dont la dernière vague a déferlé des régions déchirées de l’Afrique de l’Est, en particulier de l’Érythrée et du Soudan.

Un grand nombre de ces demandeurs d’asile évitent l’hôpital. Ils ont peur d’être harcelés ou intimidés par les organismes gouvernementaux et leurs agents – officiers des douanes, médecins, policiers, travailleurs sociaux aux visages et aux formulaires indéchiffrables. Je le sais parce que ces gens sont mes voisins. Je les rencontre dans l’ascenseur, à la buanderie et dans les corridors de béton mal éclairés des tours de Cotton Gardens. Depuis l’automne 1974, j’habite une de ces tours – privilège dû aux circonstances de mon immigration. J’y occupe un logement social au quatorzième étage.

Bien que mon expérience soit enracinée dans le vieux monde – comme mes voisins n’ont pas tardé à le découvrir –, ma peau et mon uniforme blancs me prêtent, dans ce monde nouveau, l’apparence de l’autorité. Je suis une musulmane blanche qui a été élevée en Afrique et travaille au National Health
Service. J’existe quelque part entre ce que mes voisins connaissent et ce qu’ils craignent, quelque part entre le passé et l’avenir, dans un lieu qui n’est pas tout à fait le présent. Je traduis les formulaires qu’on leur donne à remplir, avant de m’agenouiller et de poser mon front sur le même sol qu’eux. Linoléum, béton, moquette industrielle. Cinq fois par jour, où que nous soyons, quelle que soit l’ampleur de nos doutes à propos de nous-mêmes et du monde qui nous entoure.

Je n’ai pas toujours été musulmane, mais dès le moment où l’on m’a immergée dans la prière et les mystères du Coran, ce qui en moi était inquiet s’est apaisé.

Je suis la fille de deux rebelles solitaires qui se sont rencontrés dans les années cinquante au Trinity College de Dublin ; des excentriques attirés l’un vers l’autre dans une indissoluble étreinte, dans un même désenchantement. Convaincus qu’ils possédaient à eux deux assez d’amour, d’intelligence et de langues pour parcourir le monde, Alice et Philip ont définitivement pris congé de l’université et de leurs obligations pour prendre la route à pied, sans autre bagage que moi, petit embryon dans le ventre de ma mère.

Mon père nous appelait nomades, bien que notre migration ne suivît aucun schéma saisonnier. Née en Yougoslavie, j’ai été allaitée en Ukraine, sevrée en
Corse, sortie des couches en Sicile, et j’ai fait mes premiers pas à notre arrivée en Algarve. Quand je me suis sentie enfin à l’aise avec la langue française, on a filé vers l’Espagne. Chaque fois que je me faisais un ami, le monde se peuplait à nouveau d’étrangers. Jusqu’à notre arrivée en Afrique, ma vie n’a été qu’une succession de dialogues avortés, de liens qui, aussitôt noués, se défaisaient.

À chaque départ, le discours de mon père rendait un son familier. « Quand on laisse prendre ses racines, elles commencent à pousser. Tu comprends ce que je veux dire ? » disait-il en me chatouillant les côtes.

« Mais pourquoi c’est si mal ? lui ai-je demandé un jour où nous tanguions vers une insondable destination.
— Parce que le passage entre chaque escale est trop douloureux. C’est le voyage qui importe. On le gâche quand on regrette ce qu’on laisse derrière
soi et que l’on a peur de ce qui nous attend. »

C’est ainsi que raisonnait mon père.

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