Le ministère de la douleur

Extrait publié avec l’aimable autorisation des éditions Albin Michel.

Lisez la chronique de Martine Desjardins.


 

Je ne sais pas quand j’en ai pris conscience pour la première fois. À savoir que lorsque j’attendais le tramway à la station, je restais là à fixer le plan de la ville que protégeait une vitre, scrutant les trajectoires multicolores des autobus et des trams, auxquelles je ne comprenais rien et qui, en cet instant-là, m’intéressaient à peine ; que je me tenais là sans penser à rien, et que soudain me prenait l’envie, surgie de

Dieu sait où, de donner un coup de tête dans la plaque de verre, pour me faire mal. Et il me semblait chaque fois que je m’en rapprochais davantage, que j’allais le faire, là, dans la seconde qui suivait…

– Vous n’allez quand même pas faire ça, camarade ? me dirait-il d’un ton légèrement moqueur, et il effleurerait mon épaule de son doigt.

Pure imagination que tout cela, bien sûr. Mais cette image fictive est parfois si vivace que j’ai vraiment l’impression d’entendre sa voix et de le sentir toucher mon épaule.

On dit que les Hollandais ne parlent que lorsqu’ils ont quelque chose à dire. Ici, où je vis entourée d’eux, avec lesquels je communique en anglais, ma langue maternelle m’apparaît souvent comme étrangère. Il a fallu que je me retrouve dans un autre pays pour remarquer que mes compatriotes s’expriment dans une sorte de semi-langage, comme s’ils avalaient la moitié des mots, qu’ils recrachaient la moitié des voyelles. Ma langue maternelle me semble alors être prononcée avec effort par quelque invalide ayant des difficultés d’élocution et devant étayer sa pensée la plus simple par des gestes, des grimaces et des intonations. Les conversations entre les gens de mon pays me semblent trop longues, épuisantes et oiseuses. C’est comme si, au lieu de parler, ils se donnaient des tapes dans le dos avec les mots, qu’ils s’enveloppaient mutuellement d’une bave sonore consolatrice.

Aussi me semble-t-il n’apprendre à parler que depuis que je suis ici. Ce n’est pas facile, à tout instant je cherche à reprendre mon souffle pour ne pas avoir à me confronter au fait que je suis incapable de dire ce que j’ai à dire, à me poser la question de savoir comment s’y prendre avec une langue qui n’a pas appris à dépeindre la réalité ; aussi complexe que la perception de cette réalité puisse être, il faut pouvoir en faire quelque chose, raconter une histoire, par exemple.

Car je suis quand même professeur de littérature.

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