Le monde, le lézard et moi

Le monde, le lézard et moi par Gil Courtemanche, avec l’aimable autorisation des Éditions Boréal.

– Chapitre 3 –

Je crois que je suis amoureux d’une inconnue qui ne m’aime peut-être pas ou qui m’aime pour les mauvaises raisons. Peut-être ne suis-je pour elle qu’un passage vers une autre vie. Ce serait bien. J’aurais eu l’impression d’accomplir quelque chose, de mener quelqu’un ailleurs, dans un lieu tranquille ou un jardin paisible. Et je n’y perdrais rien sinon un corps confiant et une femme obéissante. Je peux me passer de Myriam, mais sa présence me rassure.

Comme sa vie fut plus tragique que la mienne, cela lui donne le droit de dissimuler, de ne pas tout dire. Moi, je raconte sans difficulté ma vie ordinaire, car elle est exactement cela, ordinaire. Je n’ai rien à dissimuler. Mes faillites amoureuses s’expliquent, mon rapport avec les femmes aussi, le suicide de mon père et la mort accidentelle de ma mère m’apparaissent comme des événements lointains et finalement anodins. Ils m’ont surpris, mais ne m’ont pas blessé. Je cherche dans mon passé des frustrations, des douleurs, des vides pour me glisser dans la vie de Myriam, pour que nous puissions partager une sorte de torture. Je ne trouve rien sinon Kabanga et l’injustice de sa libération. Le dernier train vers Den Haag Central vient de s’arrêter. Il est 2 h 45. Le silence s’installera jusqu’à 5 h 45 quand le premier train vers Utrecht réveillera les corbeaux et les canards du plan d’eau. Demain soir, nous serons à Kinshasa. Tout cela s’est produit si rapidement, l’avenir mystérieux et incertain ne me préoccupe pas. Je ne ressens aucune inquiétude. Je suis une perle de sel dans la grande marée qui avance vers les côtes avec une logique imparable, une logique née des grands courants profonds qui  organisent le climat, font et défont les falaises, creusent durant des millénaires des sculptures dans le granit rose breton. Je vais là où la vie me conduit. Pourquoi tout à coup ai-je le sentiment d’avoir raison? Kabanga, trois mille enfants soldats, un sourire insolent, des boutons de manchette en or, non pas le regard d’un assassin, mais celui d’un chef imbu de sa personne, cherchant par tous les moyens pouvoir et richesse. Un être méprisable. Mais je n’ai jamais vécu dans ce monde des émotions primaires, et je ne l’avais jamais avant considéré comme autre chose qu’un accusé que je crois coupable. J’ai quitté l’univers rigoureux de la justice pour celui embrouillé et arbitraire de la passion. Je ne suis pas certain que cela soit bien, mais c’est le chemin que j’ai choisi.

Myriam bouge légèrement. Je sais qu’elle va parler.

J’attends.

– Tu veux tuer Kabanga ?

Je suis opposé à la peine de mort.

– Non.

– Tu sais, c’est facile de tuer quelqu’un. Il suffit de penser qu’il est moins humain que soi. C’est combien de temps, le vol?

– Huit heures. Dormons.

Je ne pourrais pas tuer,Myriam, je ne pourrais pas.

Sa respiration s’apaise. J’imite son souffle. Je ne dors pas. Je pense à Martin, le propriétaire du bar à vin.

Je ne lui ai jamais dit que je l’aimais,à Max aussi, à Tom le vétéran de la guerre du Vietnam, à Marco qui vend des verres de Murano sur la Denneweg, à un gros bouffi qui régurgite son néerlandais féodal, à Louis si élégant sous sa chevelure blanche, élégant dans ses pensées aussi, ce n’est pas rien, à un Norvégien beau et froid comme un Viking, à un couple de lesbiennes américaines qui m’emmerdait, à une vieille cloche qui pleurait ses enfants au deuxième verre de vin, je pense à toutes ces épaves de solitude qui m’ont permis de survivre, car elles furent mes seules bouées humaines. Je les quitte sans rien dire. Ce n’est pas bien. Il aurait fallu que je dise à Martin que je l’aime et qu’il me ferait un bon père. Envers Max j’aurais dû avoir l’amitié assez forte pour lui expliquer qu’il se comporte comme un adolescent.

Si je les revois, je le leur dirai. Si je les revois. Serai-je capable de parler et d’agir comme un homme, de passer de l’observation froide et de l’analyse méticuleuse à l’étape de la parole et de l’action? Je crois que oui, même si j’ignore tout de ce processus qui paraît si naturel, mais qui me semble piégé par toutes les illusions de l’homme averti et conscient: le sentiment de supériorité, la certitude de l’analyse, l’incompréhension du hasard et de l’inconscient. Seule mon ignorance de l’homme m’empêchera d’être un homme. Combien d’émotions ai-je ainsi réprimées comme autant d’avortements?

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