Le monde selon Lessing

Elle vient de recevoir le Nobel de littérature. Ex-communiste, figure de proue du féminisme, elle est, à 88 ans, l’enfant terrible des lettres anglaises. L’actualité a rencontré Doris Lessing chez elle, à Londres.

« J’écris des histoires, c’est tout. » Chignon blanc improvisé, vêtements lâches et chaussures plates, assise sur son vieux canapé déglingué au milieu de masques africains poussiéreux, de piles de journaux, de revues et de livres laissés en plan, elle insiste : « Je n’ai jamais de préoccupations politiques quand j’écris. » Pardon ?

Je n’en crois pas mes oreilles. J’ai pourtant devant moi un monument littéraire qui compte parmi les grandes consciences de notre temps. L’auteure du Carnet d’or et d’une demi-centaine d’autres livres. Doris Lessing elle-même. Couverte de prix partout sur la planète, lauréate du Nobel de littérature 2007.

Cette grande dame des lettres anglaises a été marxiste, avant de devenir une figure emblématique du féminisme. Elle n’a cessé, depuis plus d’un demi-siècle, dans ses livres et de vive voix, de dénoncer l’injustice sous toutes ses formes : raciale, sociale, économique, sexuelle ou autre.

Pacifiste convaincue, elle n’a pas cessé non plus de scruter les conséquences de la guerre sur les gens. Encore dans son plus récent ouvrage paru en français, Un enfant de l’amour (Flammarion), elle enfonce le clou : un jeune Anglais voit le cours de sa vie lui échapper et ses idéaux s’effondrer à cause de la guerre. Comme c’était arrivé à son père avant lui.

Doris Lessing adore aussi jouer les trouble-fêtes. Et pourfendre les tabous. Dans Les grands-mères, roman publié en français il y a deux ans, elle met en scène deux amies d’âge mûr qui ont chacune des relations sexuelles avec le fils de l’autre. Irrévérencieux et coquin, ce petit bouquin. « L’histoire m’a été racontée par un jeune homme qui enviait les deux gars à qui c’était vraiment arrivé, et j’ai eu envie de l’écrire, voilà tout », commente-t-elle.

Pas l’once d’une condamnation sous la plume alerte de la romancière. Ce dont elle est particulièrement fière. « Je ne suis pas une moraliste, dit-elle. Pourquoi devrais-je porter un jugement sur mes personnages, condamner quoi que ce soit ? Est-ce mon travail ? »

Pas commode, celle à qui l’image de vieille dame indigne colle à la peau. D’emblée, quand j’ai mis les pieds dans son antre du nord de Londres, où ses chats font la pluie et le beau temps, elle m’a toisée. « Vous avez lu mes livres, je suppose… » Puis, elle a tourné les talons.

Au diable les civilités. Elle a trottiné jusqu’à la cuisine, les mains sur le bas du dos, qu’elle a fragile. Là, au milieu d’un fouillis sans nom, elle m’a tendu un verre d’eau du robinet, blanchâtre et tiède, avant de lancer : « Si vous n’avez pas lu mes livres, inutile, on ne peut pas discuter ! »

Nous allions « discuter » pendant deux heures, au cours desquelles elle me mettrait constamment à l’épreuve, testerait mes connaissances à propos de tel ou tel de ses ouvrages, mais aussi à propos des grands enjeux politiques du monde actuel. Elle qui a fait plusieurs fois le tour de la planète voudrait savoir quels pays j’ai visités, pour commencer. Étais-je au moins déjà allée en Afrique, dans les pays arabes, etc. Le tout pimenté, évidemment, par ses propres récits de voyages. Ainsi que par un tour d’horizon complet de ses engagements passés, et présents. Sans oublier, bien sûr, les apartés ici et là, où l’écrivaine à la vivacité d’esprit remarquable ne pourrait s’empêcher de refaire le monde, à sa façon : en s’indignant, en se révoltant, en critiquant tout, inlassablement.

Puis, je la verrais, sans préavis, toutes griffes rentrées, se montrer vulnérable, soudain. Alors qu’elle parlerait de son fils, Peter, bientôt sexagénaire, diabétique, victime de deux crises cardiaques, blessé dans une mauvaise chute l’année dernière… et d’elle-même, inquiète, épuisée à ce moment-là, passant presque toutes ses journées auprès de lui à l’hôpital, trouvant à peine le temps d’écrire. « Foutu fardeau, je vous le dis. »

Ce fils, né d’un deuxième mariage, qui vit encore près d’elle aujourd’hui et qui était à ses côtés quand, de retour d’une séance de magasinage, elle a appris par des journalistes, le 11 octobre dernier, qu’elle était désormais nobélisée, elle l’a élevé seule. Tout en tentant de gagner sa croûte et de se tailler une place comme écrivaine. « Je n’étais pas une de ces mères de famille monoparentale dont tout le monde parle aujourd’hui, prévient-elle cependant. Je n’étais pas seule à avoir la charge légale de mon fils : simplement, son père n’était pas là. »

Le père, un communiste, est allé vivre en Allemagne de l’Est après leur séparation. Le couple s’était connu en Rhodésie (aujourd’hui le Zimbabwe). C’est là que Doris Lessing, née en Perse (l’Iran actuel) de parents britanniques, a grandi. « J’ai commencé à voyager à l’âge de cinq ans, dit-elle. C’est très bien pour quelqu’un qui va devenir écrivain. Ça vous tient aux aguets, ça vous force à observer, à vous adapter à de nouvelles situations. »

La vie de brousse africaine, qu’elle explore, enfant, avec son frère, et l’oppression raciale, qu’elle observe très tôt autour d’elle, deviendront ses premiers sujets d’inspiration comme écrivaine. Pour ce qui est de son éveil à la littérature, c’est à sa mère qu’elle le doit, reconnaît-elle. « Elle faisait venir des caisses de livres et de journaux pour enfants de partout dans le monde. Maintenant, je l’admire beaucoup pour ça. » Elle ajoute : « Ma mère était une femme remarquable, mais très frustrée. Elle se retrouvait, au milieu de l’Afrique, avec des enfants et un mari bien difficiles sur les bras. »

Son père, ex-soldat blessé pendant la Première Guerre et recyclé en employé de banque, souffrait de diabète. « Il était très malade et il était dépressif. Ce n’était pas facile à la maison. Ma mère disait que le mariage représentait la plus grosse erreur de sa vie. Et je pense effectivement que mes parents n’auraient jamais dû se marier. »

Doris Lessing, qui prépare actuellement un livre sur la Première Guerre mondiale et sur ses parents, se félicite de voir que les familles traditionnelles sont de moins en moins nombreuses aujourd’hui. « Je remarque à quel point les gens divorcent facilement, et je trouve ça très intéressant. Je pense que la famille élargie, reconstituée, fait des couples plus forts, de meilleurs parents et des enfants plus heureux. »

À propos de sa mère « frustrée » — une infirmière stricte, maniaque des convenances et de la propreté —, elle dit qu’elle a toujours été en guerre avec sa fille. Même une fois que celle-ci est devenue une auteure reconnue. « Ma mère a détesté ce que j’écrivais dès ma première nouvelle, où je m’en prenais au gouvernement rhodésien. En fait, je parlais de choses qui l’agaçaient elle-même, mais elle n’aurait jamais cru que ça puisse sortir de ma plume. »

Contre l’avis de sa mère, qui lui mettait « trop de pression », dit-elle, Doris Lessing a abandonné l’école à l’âge de 13 ans. Cette autodidacte, aujourd’hui titulaire de plusieurs doctorats honoris causa, insiste pourtant sur l’importance de l’éducation. Elle s’indigne particulièrement de la compartimentation des connaissances chez les jeunes. « La plupart ne lisent pas du tout. Ils arrivent à l’université sans bagage. La littérature, qui a déjà été un facteur de rapprochement, d’union entre les gens, et qui était respectée, ne l’est plus que par une minorité. La culture se désintègre, elle est en chute libre. C’est une perspective inquiétante. »

Nourrie par ses lectures, elle a commencé à écrire des histoires à sept ans. Et, dès l’âge de 17 ans, a publié ses premières nouvelles, dans des magazines sud-africains. « Je n’avais pas d’argent, pas d’instruction, mais je me disais que j’étais écrivaine. » Elle avait quitté la maison familiale deux ans auparavant, vivait de petits boulots.

À 19 ans, elle se marie, devient mère. Mais elle ne peut bientôt plus supporter cette vie et abandonne sa famille. Les petits — June, qui vit aujourd’hui en Afrique du Sud avec ses deux filles et ses petits-enfants, et John, mort d’une crise cardiaque en 1992 — seront élevés par le père. Aucun remords du côté de la mère. « Je suis heureuse d’avoir eu le courage de partir. »

C’est au sein d’un groupe communiste qu’elle rencontrera son deuxième époux, l’Allemand Gottfried Lessing, avec qui elle aura son troisième enfant. Après leur séparation, elle quitte la Rhodésie et débarque à Londres avec le petit Peter. Dans ses bagages : le manuscrit de son premier roman, Vaincue par la brousse, où elle dénonce l’apartheid. Le livre paraîtra en 1950, connaîtra un grand succès. Suivront plusieurs ouvrages inspirés de son expérience africaine, avec l’oppression raciale à l’avant-plan.

Membre du Parti communiste britannique, elle milite activement contre le colonialisme et le racisme. « Je n’étais pas la seule. Il y avait alors une grande vague de contestation contre l’apartheid. » En 1956, ses propos vaudront à l’écrivaine d’être interdite en Rhodésie et en Afrique du Sud. « Je n’ai pas pu aller là-bas pendant 30 ans — jusqu’à ce que les gouvernements changent. »

Sa vision actuelle de ces deux pays : « En Afrique du Sud, c’est très difficile sur le plan politique, parce qu’il y a beaucoup de pauvreté. Au Zimbabwe, c’est encore pire : il n’y a rien à manger. » Dans son essai Time Bites, paru en 1995 et pas encore traduit en français, Doris Lessing ne se gêne pas pour fustiger le président du Zimbabwe, Robert Mugabe.

Elle a déjà refusé de devenir dame de l’Ordre de l’Empire britannique, titre décerné par la reine, « parce qu’il n’y a plus d’Empire britannique ». Quand je lui demande si elle est toujours marxiste, elle s’étouffe de rire : « Bon Dieu, c’était il y a plus de 50 ans ! »

Dans Le rêve le plus doux, paru en 2001, elle parle longuement de son engagement au PC, qui a duré jusqu’en 1954. « J’ai voulu me moquer du communisme, qui m’a beaucoup fait souffrir, explique-t-elle aujourd’hui. C’est le seul roman que j’ai vraiment écrit avec un message en tête, le seul où j’ai traité directement de politique. »

Au sujet du roman qui l’a propulsée sur la scène internationale il y a une quarantaine d’années, son fameux Carnet d’or, dont l’action se passe dans les années 1950 et qu’on peut lire comme une mise en garde contre la compromission idéologique, elle explique : « Une des raisons pour lesquelles j’ai écrit ce livre, c’est que nous vivions une époque extraordinaire, et je voulais en parler. Mon roman traite du déclin très dramatique du communisme en Occident. Les gens faisaient des dépressions parce qu’ils changeaient de camp. C’est ce que je raconte. »

Elle esquisse un petit sourire narquois. « Voilà comment je traite de politique ! » Puis, elle explose. « J’en ai vraiment assez d’être cataloguée écrivaine engagée !!! »

Les étiquettes, Doris Lessing les fuit comme la peste. Celle de féministe y compris — même si Le carnet d’or, qui en toile de fond scrute à la loupe les relations hommes-femmes, est devenu un livre-culte de la libération féminine dans le monde entier. « Je me suis tout simplement inspirée de ce que les femmes disaient dans leurs cuisines. Je n’ai pas du tout écrit ce livre en pensant au féminisme. Je n’étais pas vraiment féministe, pas plus que n’importe qui autour de moi. »

Envers le féminisme des années 1960, elle se montre très dure. « Les femmes se sont rassemblées en petites cellules et ont commencé à se détester les unes les autres. Elles auraient pu faire beaucoup mieux sans toute cette émotivité. Elles n’ont pas su saisir leurs chances. »

Il y a quelques années, elle a créé une polémique en dénonçant les ravages du féminisme sur les garçons et les jeunes hommes, affirmant que ceux-ci avaient l’air de « chiens battus » devant les femmes. Elle ne récuse pas pour autant les avancées que le mouvement a rendues possibles, notamment sur le marché du travail. Pour le reste : « Aujourd’hui, toutes les jeunes filles veulent se marier, comme si le féminisme n’avait jamais existé. »

Elle se désole surtout de constater que la situation des femmes n’a guère évolué dans les pays du tiers-monde. « Je suis allée au Pakistan, en 1986, pour rencontrer des réfugiés afghans, quand les Russes ont envahi leur pays. Les femmes vivaient dans des conditions atroces. Les jeunes étaient éduqués par des mollahs imbéciles et très méchants. Ça n’a pas beaucoup changé… »

Elle a fait paraître un ouvrage inspiré de son séjour là-bas, Le vent emporte nos paroles, et n’a jamais cessé de se préoccuper de la situation en Afghanistan. « Le pays a été démoli, dévasté par les Russes, et maintenant, ce n’est guère mieux. Les Américains avaient promis d’aider le peuple afghan et ils n’ont rien fait. Les Anglais non plus. Même chose pour l’Irak. C’est horrible. »

Doris Lessing ne s’est jamais retenue de dénoncer énergiquement George Bush. Ni Tony Blair, une de ses cibles favorites, au temps pas si lointain où il était premier ministre du Royaume-Uni. Un brin de malice dans les yeux, elle énumère tout ce qu’elle lui reproche de ne pas avoir fait comme chef d’État, y compris du point de vue de l’environnement, du réchauffement climatique et de la faim dans le monde. « Il faudrait veiller à ce que personne ne puisse manquer de nourriture, ne puisse mourir de faim. Nos hommes d’État devraient planter de bonnes graines tout autour du monde, là où il y a des besoins, au lieu de parader sur les tribunes, comme l’a fait Blair. »

L’avenir de la planète l’inquiète, comme on peut le constater dans son plus récent roman, The Story of General Dann and Mara’s Daughter, Griot and the Snow Dog, pas encore traduit en français. Il s’agit de la suite de Mara et Dann, paru il y a quelques années, où l’on assiste à des déplacements de population sur fond de fin du monde : une grande sécheresse a frappé le sud de la planète, le nord est emprisonné sous les glaciers. Fiction d’anticipation, dans la foulée de la série-culte qu’a signée Doris Lessing au début des années 1980, Archives de Canopus.

Pour ce qui est de son avenir proche à elle, l’octogénaire ne s’angoisse pas. « J’ai des amis qui sont horrifiés à l’idée de la mort. Ils sont très religieux, mais ils ont quand même peur, ils en pleurent. Je leur dis : “Si vous croyez au paradis, pourquoi pleurez-vous ?” » Cette adepte du mysticisme soufi dit détester la religion, « parce qu’elle apporte toujours les dogmes, les préjugés, les meurtres ».

Elle confie : « Moi, je n’ai pas peur de la mort. » Ses yeux perçants plantés dans les miens, elle insiste : « Je n’ai jamais eu de problèmes avec ma propre mort. » Puis, avec une pointe de défi : « C’est une question de tempérament ! »

Ce qui ne veut pas dire qu’elle n’y pense pas, à la mort, Doris Lessing. Quand elle a appris qu’elle recevait le prix Nobel de littérature 2007, la plus âgée des lauréats à ce jour a déclaré, railleuse : « Ce prix ne peut être attribué à quelqu’un qui est mort, alors je pense qu’ils se sont probablement dit qu’ils feraient mieux de me l’attribuer maintenant. » Et vlan.

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