Le mur de verre

Extrait de Le mur de verre, par Vladimir Tasic, avec l’aimable autorisation des éditions Les Allusifs.

Extrait de Le mur de verre, par Vladimir Tasic (éditions Les Allusifs)

La soeur s’écarte, évite les pieds. Le bord de la planchette de la balançoire lui frappe la joue. Elle se couvre le visage des deux mains et tombe. Les gens crient, les entourent. La soeur a l’air plus confuse qu’effrayée. De sa joue le sang coule sur son cou, sa clavicule, sa robe. C’est alors qu’elle se met à pleurer. L’aînée ne peut que montrer aux témoins la direction du restaurant interdit au public. Elle perçoit dans les regards, tout au fond du registre expressif, derrière la compassion et l’inquiétude, un soupçon de joie maligne. Elle a la nausée. À cause du sable qu’elle voit dans la plaie. À cause de sa culpabilité. C’est elle, pas la soeur, que leur mère va réprimander, et elle ne lui pardonnera jamais, jamais. Voilà ce dont elle se souvient avec le plus de netteté. Sur le terrain de jeux, tous les regards sont posés sur elles ; un couple âgé les aide à traverser la rue, puis l’homme et la femme s’arrêtent devant le restaurant, hésitent, finissent par entrer dans le hall, un des serveurs apparaît aussitôt, lève énergiquement la main, pointe l’index pour leur signifier de sortir. Puis la rumeur dans la salle, les visages ahuris, le cliquetis des couverts que l’on repose, le brouhaha assourdi qui s’éteint progressivement tandis qu’elles s’approchent de la table où leurs parents sont assis et qui cède la place à la musique classique – baroque, du Vivaldi, elle en est sûre, du Printemps somptueux pour violon – et au cri de leur mère.

Elle vivait, elle croyait vivre en Europe. Elle avait envie de voyager. Dans le sud. Toujours dans le sud. Dans son atlas géographique, sur sa carte intérieure faites de préjugés et d’impressions, le nord c’était l’Allemagne de l’Est. Elle était née dans une contrée méditerranéenne, elle rêvait de Méditerranée. Elle refoulait tout ce qui aurait pu troubler ses rêveries. En juillet 1974, alors qu’ils rentraient de vacances en Grèce, elle a vu près de Salonique des colonnes de camions et les soldats armés de la junte d’Ioannidis. Son père a dit : « Estimez-vous heureuses d’avoir vu ça à l’étranger et non pas dans votre pays. » À douze ans, elle avait compris. Une décennie plus tard (deux, trois décennies plus tard), elle rêvait toujours de la Méditerranée. Elle choisissait les images idylliques, écartait celles qui avaient moins d’attrait, comme si elle faisait un tri pour un album de famille. L’oliveraie derrière la maison ; l’hibiscus et le laurier rose dans la cour, au lieu du saule pleureur ; la terrasse à l’ombre de la treille. De tels endroits existent. Elle a voyagé, elle en a vu. Elle aimait les découvrir, elle aimait revenir et en parler. Un voyage sans retour n’est pas un voyage. Le voyage prend son sens dans le retour, dans le récit qui éveille le désir de voyage, de retour, de récit. Elle a cru que cela aussi, ce cercle-là, était sans fin.

Sa soeur a trouvé un emploi à la Revue économique. Journaliste stagiaire. Elle affirmait qu’à Belgrade il se passait des choses importantes, « Tu verras ». La mère du garçon n’était pas inquiète. Ou plutôt, elle l’était, mais d’une autre façon, plus abstraite. Elle suivait les intrigues politiques, les procès, les polémiques, les scandales, comme on suit les feuilletons. Il fallait bien s’informer, se tenir au courant, connaître les noms des protagonistes ; avoir son avis sur telle pièce de théâtre interdite, sur tels changements au sommet du parti, sur le procès d’un criminel de guerre âgé, extradé d’Amérique quarante ans après les faits ; sur les ossements des victimes des oustachis jetées dans des gouffres lors de la Deuxième Guerre mondiale, ossements que l’on disait oubliés, ou impossibles à oublier, et que l’on déterrait. Il fallait adopter une position et le faire savoir, avec bon sens et passion, en société, un verre de whisky ou de Becherovka à la main.

À suivre…