Le mystère DiCaire

Dion, Piaf, Adele… Véronic DiCaire est toutes ces voix à la fois ! Elle se lance à l’assaut de Las Vegas, où elle tentera d ’éblouir les Américains en incarnant leurs plus grandes idoles. Notre journaliste révèle les dessous d’une voix unique au monde.

Photo : Stéphane Najman
Photo : Stéphane Najman

Édith Piaf est apparue dans la cuisine par un soir d’automne. Sans prévenir, dans une charmante maison de Morin-Heights, au cœur des Laurentides, la « Môme » à la voix de cuivre et aux yeux tragiques a surgi d’entre les morts, sous les traits d’une pétillante blonde à la silhouette de danseuse. « J’avais un blocage, raconte Véronic DiCaire. Chaque fois que j’arrivais pour l’imiter, je “chokais”. Peut-être la peur de m’attaquer à un monument historique. Un soir, j’étais seule, je faisais autre chose, et pouf ! Édith Piaf est arrivée. C’était comme si elle m’habitait. Et j’ai pensé : ah, ne me quittez jamais, s’il vous plaît ! »

Quelque temps plus tard, en octobre 2010, quand elle a interprété « L’hymne à l’amour » dans la peau de Piaf sur un plateau de télé en France, l’imitatrice a confondu Alain Delon : sidéré, le monstre sacré du cinéma n’a pu retenir ses larmes. On aurait dit qu’il venait de voir une revenante.

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Véronic DiCaire a un don pour faire sortir de sa gorge le spectre des chanteuses les plus célèbres. Juke-box de chair et d’os, elle passe sans vaciller du timbre mielleux de Marie Carmen aux trilles aériens de Whitney Houston, des crescendos de Lara Fabian à la caverneuse Patricia Kaas, du filet nasillard de Madonna aux notes les plus aiguës de Céline Dion. Elle maîtrise déjà une centaine de voix. Une prouesse qui tient à la fois de l’acrobatie vocale et de l’alchimie, d’un envoûtement qui défie la raison.

Dans la demeure isolée au bout d’un chemin de terre qu’elle partage avec son conjoint et imprésario, Rémon Boulerice, il n’y a pas grand-chose qui rappelle sa nouvelle vie de vedette… Mis à part une photo d’elle, rayonnante devant l’Olympia de Paris (musichall mythique où Piaf avait ses habitudes), dont la marquise annonce en grosses lettres rouges : « Véronic DiCaire — Complet ». En quelques saisons, la Franco-Ontarienne de 36 ans a été propulsée de chanteuse ordinaire aux albums oubliables, qui n’avait de démesurée que l’ambition, à reine de l’illusion encensée par la presse française et protégée de Céline Dion et René Angélil. « Il faut 10 ans pour avoir un succès du jour au lendemain », aime-t-elle répéter, reprenant un mantra bien connu des motivateurs.

Ces jours-ci, loin des feux de la rampe, l’artiste se concentre sur sa prochaine conquête : Las Vegas. Elle aura besoin d’un nouveau répertoire de fantômes pour ensorceler le public américain. Et elle ne dispose que de quelques semaines pour les capturer.

Photo : Julien Cauvin/Starface
Photo : Julien Cauvin/Starface

Patsy Cline n’a pas encore livré tous ses secrets en cette matinée de mars. La voix puissante de Véronic emplit la pièce vitrée où elle répète, à l’étage, enveloppée du spectacle des sapins chargés de neige. Elle pousse a cappella quelques mesures de « Crazy », le classique de 1961, sous le regard bienveillant de Monique Cardinal, sa professeure de chant depuis une douzaine d’années. Elle y est presque. « Si tu pouvais le faire juste un peu plus coulant », suggère la prof, dessinant des vagues dans les airs d’une main gracieuse. « Le timbre, c’est vraiment ça. Faut juste travailler le phrasé. Plus smooth, tu sais ? »

À force de se côtoyer, les deux complices ont mis au point leurs propres codes, leur méthode bien à elles. Véronic a d’abord passé des heures à écouter la chanson en boucle, seule devant son ordinateur, essayant d’en reproduire le timbre. Elle a déjà tenté de cerner ce qu’elle appelle l’essence de la voix : sa victime chante-t-elle plutôt du nez, de la poitrine, de la tête, du palais ? À présent — à raison de deux leçons par semaine —, Monique intervient pour ajuster le tir, telle une mécanicienne qui décode ce qui cloche en prêtant l’oreille au moteur. « Un peu plus feutré dans les graves », dit-elle lorsque Véronic entame un couplet de

Carole King. « Moins large », conseille-t-elle pour Beyoncé. « Attention, tu t’en vas un peu trop en voix de tête. C’est plutôt plaqué vers le nez. Mais tu l’as, le twang, le swing dans le rythme des mots », l’encourage-t-elle au sujet de Reba McEntire, chanteuse country qui s’annonce coriace. Et l’élève d’exploser d’un jubilatoire « Je capote ! » qui dit tout le plaisir qu’elle éprouve à jongler de la sorte.

DiCaire ne possède pas les personnages colorés d’une Claudine Mercier, les gags parlés d’un André-Philippe Gagnon, la saveur politique d’un Pierre Verville ni le délire corrosif d’un Marc Labrèche ; elle fait dans l’hommage. « J’avais l’impression de me regarder ! » dit Isabelle Boulay, racontant la première fois qu’elle s’est vue incarnée. « J’hallucinais. Elle est allée chercher des particularités de moi-même qui m’agacent : la position de mon corps, ma façon de m’appuyer sur une hanche. Ça demande toute une faculté d’observation, une grande qualité d’écoute. »

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Véronic DiCaire était faite pour ce métier, littéralement. « J’ai toujours fait des imitations. Petite, j’imitais mes professeurs dans la cour d’école. Je reproduisais les personnages de Pauline Martin à la télévision. » Mais ce n’est qu’une fois atterrie en France, en 2010, qu’elle a compris d’où lui venait cet instinct singulier.

Ennuyée par un rhume, elle a pris rendez-vous avec le Dr Jean Abitbol, otorhinolaryngologiste et phoniatre de renommée mondiale. Son cabinet parisien est décoré de dizaines de photos dédicacées par des patients célèbres — Céline Dion, Charles Aznavour, Liza Minnelli, Luciano Pavarotti, Garou. Ignorant tout de la carrière de sa nouvelle protégée, il l’a examinée en glissant une fibre optique dans son gosier, en passant par la narine. L’évidence lui a sauté aux yeux : « Vous savez que vous pourriez être imitatrice ? »

Le spécialiste avait repéré chez elle une anomalie congénitale qui, selon lui, est à l’origine de ses exploits. « Ses cordes vocales sont asymétriques, m’a-t-il expliqué au téléphone. Il y en a une qui est plus longue que l’autre de quelques millimètres. Et de ce fait, elle peut les bouger comme elle veut. En ayant la possibilité d’allonger sa corde vocale droite plus que la gauche, par exemple, et donc de créer des harmoniques différents à volonté, elle peut mieux se rapprocher de l’artiste qu’elle imite. » Pas moins de 95 % des imitateurs qu’il a eu l’occasion d’observer — dont Laurent Gerra, le parodiste français de l’heure — ont cette prédisposition.

Les cordes vocales varient en longueur, en épaisseur et en raideur d’une personne à l’autre. Ce sont elles qui créent la signature acoustique d’un interprète. Mais elles n’agissent pas seules. Le conduit vocal — cette cavité qui propage les ondes sonores jusqu’aux lèvres — sculpte, filtre et amplifie les sons avant qu’ils parviennent à nos oreilles, ce qui imprime à la voix son timbre reconnaissable entre tous. « L’imitateur est un athlète vocal, pouvant non seulement bouger comme il veut ses cordes vocales, qui sont l’équivalent d’une corde de violon, mais aussi changer la caisse de résonance, qui est le violon lui-même, poursuit le Dr Abitbol. Car la voix change non seulement en raison des cordes, mais également en raison de la forme de l’instrument. Avec la même corde et la même note, le son ne résonne pas de la même façon dans un violon alto que dans un soprano. C’est la même chose en imitation. Le la de Barbra Streisand ne sera pas le même que ceux de Mylène Farmer ou de France Gall. »

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Si Véronic DiCaire singe les stars à grand renfort de mimiques, de grimaces, de dégaines extravagantes, ce n’est pas pour le seul plaisir de la caricature — quoique cette grande ricaneuse à la vivacité contagieuse ait bel et bien un penchant naturel pour les clowneries. C’est d’abord parce que ces traits de physionomie sont indissociables des contours de la voix humaine.

Pour Barbra Streisand, par exemple, tout est dans le port du micro. L’esprit de l’interprète de « Memories » ne s’est pas laissé apprivoiser facilement : Véronic avait déjà mis une douzaine d’heures à tenter de percer son mystère quand le déclic s’est produit, lors d’un récent spectacle de la diva à Montréal. « Ce que j’ai vu, c’est la douceur. Il n’y a rien de forcé chez Barbra Streisand. On dirait que son micro est léger, léger, elle a une nonchalance », dit-elle en prenant sa cuillère à café du bout des doigts, comme Barbra effleurerait son micro.

Tina Turner aussi l’a longtemps « fait suer »… jusqu’au jour où elle a sorti de sa penderie ses talons les plus hauts. Ainsi perchée, ça y était enfin : la sensualité électrique, le rauquement de tigresse. Pour chanter en Ginette Reno, elle s’imagine avoir « une aura immense » et « des jambes qui vont jusqu’au centre de la Terre » ; quand elle pastiche Édith Piaf, elle baisse le micro et courbe l’échine ; pour Céline Dion, elle allonge le cou comme une ballerine.

Puis, tout à coup, le miracle se produit et l’étrangère prend vie en elle, comme si, en empruntant sa voix, DiCaire avait capté des morceaux de son âme. « Je rentre dans l’énergie de la chanteuse. Je sens qu’elle est “là”. » Elle n’est pas la seule qui décrive son art en des termes frisant l’ésotérisme. Son collègue Marc Dupré, qui participe à la conception de ses spectacles, m’a confié qu’il se sent « dans la peau de la personne, carrément ». « Quand je fais Bryan Adams, je veux sentir que j’ai une grosse veine sur le côté de la gorge, comme lui. » Jean-Guy Moreau a déjà dit, selon la biographie signée par sa fille Sophie, qu’il avait été « René Lévesque pour de vrai, ce n’était plus une imitation », tandis que François Parenteau, du groupe satirique Les Zapartistes, a parlé d’un état de « transe » : « Les imitateurs, on a quelque chose du sorcier. »

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Or, les petites filles nées en « Franco-Ontarie » dans les années 1970 n’aspiraient pas à ce drôle de métier. Véronic s’était toujours imaginé chanter aux quatre coins de la planète, comme les Céline Dion et Madonna qu’elle voyait à la télé : elle allait devenir chanteuse, coûte que coûte. Il lui faudrait bien du temps, plusieurs détours et quelques larmes pour aboutir à sa véritable vocation.

Véronic en Madonna. Dès son âge, elle donnait des spectacles dans les fêtes de famille.
Véronic en Madonna. Dès son âge, elle donnait des spectacles dans les fêtes de famille.

Le bungalow familial, dans le village d’Embrun, près d’Ottawa, a toujours été bercé de musique populaire. Sa mère, Linda Murphy, secrétaire dans une école, ne passe pas une minute éveillée sans en écouter (Véronic, l’aînée de deux enfants, est baptisée ainsi en l’honneur de Véronique Samson, qu’elle copie à la perfection aujourd’hui). Son père, Gaétan, conducteur de camion-bétonnière, vient d’une tribu de 13 frères et sœurs, grands amateurs de chansons à répondre. « Dans les rencontres familiales, Véronic faisait des petits spectacles, m’a relaté sa mère. Sa première chanson, elle l’a faite à cinq ans devant son arrière-grand-mère. Plus vieille, elle regardait le Gala de l’ADISQ et disait : “Un jour, maman, je vais y aller.” » Plus ou moins douée en classe, elle apprend le piano, puis la flûte traversière, et s’accroche grâce au spectacle musical annuel de son école secondaire.

Rémon Boulerice, élevé à Casselman, le patelin voisin, se souvient de la détermination de la jeune fille à l’époque où il est tombé amoureux d’elle, il y a une vingtaine d’années. Encore adolescente, elle avait enregistré un démo avec son groupe amateur, Sens unique. « Elle avait fait une crise, parce que ce n’était pas assez bon pour l’envoyer aux radios et aux producteurs. Elle avait son rêve un peu naïf de faire une carrière internationale, mais pour elle, déjà, il y avait un côté business. » Ainsi, les études secondaires de « Vé » terminées, les tourtereaux ont mis le cap sur Montréal afin qu’elle se consacre tout entière à son rêve, tandis qu’il gagnait sa vie pour deux.

Ils ne se sont jamais quittés depuis 1992. Lui, de six ans son aîné, et de son propre aveu « un artiste frustré », avait trouvé sa Céline. Elle avait trouvé son René.

Photo : Julien Cauvin/Starface
Photo : Julien Cauvin/Starface

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Deux albums et quelques comédies musicales plus tard (elle a joué dans les versions françaises de Grease et de Chicago), sa carrière d’interprète n’avait toujours pas pris son envol. Ça fait drôle de réécouter ses disques aujourd’hui (Véronic DiCaire, sorti en 2002, et Sans détour, en 2005). Sa voix — d’un timbre clair mais générique — semble mal assurée dans ce registre pop-rock mièvre, mâtiné de folk et de country. Un bâton de dynamite amputé de sa mèche. Nulle part ne transparaissent l’amour exubérant de son art, le panache qu’elle canalise sur scène à travers le fantôme de ses idoles. « Son talent est dans la lignée des Shirley MacLaine et Denise Filiatrault, des gens qui sont capables de tout faire : chanter, danser, faire rire. De l’entertainment dans le plus pur sens du terme », souligne le concepteur télé Stéphane Laporte, qui a recruté la jeune femme pour une émission de sketchs à TVA, il y a quelques années.

L’étincelle finira par jaillir malgré tout. Alors qu’elle mijote son troisième album, en collaboration avec Marc Dupré, celui-ci craque pour ses imitations et la recommande à son beau-père, René Angélil, qui lui offre d’assurer la première partie des spectacles de Céline Dion au Québec, à l’été 2008. DiCaire casse la baraque, Angélil la prend dans son écurie, et s’enclenche une réaction en chaîne : son one woman show vu par 125 000 personnes dans la province, le spectacle pour la France « monté en deux semaines dans le sous-sol du Capitole de Québec », l’ascension éclair outre-Atlantique — depuis le théâtre presque vide du quartier du Montparnasse, début 2010, jusqu’aux ovations monstres à l’Olympia, qu’elle occupera 12 fois en deux ans. Et le constat doux-amer que le succès tant convoité lui viendrait des chansons des autres, et non des siennes.

David Wolff-Patrick/Redferns via Getty Images
David Wolff-Patrick/Redferns via Getty Images

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« La petite Véronic de l’Ontario », porteuse de rêves d’enfance si obstinément entretenus, n’allait pas en démordre facilement. « C’est épeurant de se dire : ayoye, je ne ferai plus d’album. Je m’étais tellement conditionnée à me dire : tu vas sortir de l’Ontario pis tu vas aller faire ta vie ailleurs. C’était ancré dans mon ADN. À un moment donné, j’ai dû calmer “la petite Véronic franco-ontarienne” pis lui dire : t’es encore plus chanteuse que tu ne le seras jamais ; ça va être correct, lâche prise », m’a-t-elle raconté lorsque je l’ai rencontrée aux bureaux des Productions Feeling, la boîte de René Angélil, à Laval.

« Ray » a dû mettre tout son poids — et sa vision d’entrepreneur — dans la balance pour l’en convaincre. Ce bachelier en marketing a quitté, en 2008, son poste de cadre aux ressources humaines de l’Université McGill pour gérer à temps plein la carrière de sa douce. Un homme qui peut employer le mot « produit » en parlant de « son » artiste, sans que son dévouement envers elle en semble le moindrement terni.

Inspiré par Good to Great : Why Some Companies Make the Leap… and Others Don’t, de Jim Collins, une bible pour les entreprises qui souhaitent rejoindre le peloton de tête, l’imprésario lui a fait son « pitch de vente », un soir, en s’aidant de dessins sur le tableau noir de la cuisine, alors qu’elle protestait, en larmes. « Pour être dans les great, il faut pouvoir dire que t’es le meilleur au monde dans ce que tu fais. J’essayais de lui expliquer : “T’es-tu la meilleure chanteuse au monde ? Non. La meilleure danseuse ? Ben non. Mais combine tout ça avec les imitations…” Et bottom line, Véronic, c’est la seule qui fait ce qu’elle fait de cette façon-là. »

Le plan d’action pour Las Vegas est fin prêt, teinté d’un optimisme prudent. À compter du 20 juin, l’imitatrice y présentera Voices, un spectacle solo entièrement revisité : un feu roulant d’une cinquantaine de voix — des numéros sur les années 1980, les divas, les pianistes et le country, notamment, accompagnés d’une poignée de danseurs… et nettoyés de la moindre allusion grivoise. Le tout sur les conseils de Céline et René, accessibles en un simple coup de fil. Les six premiers mois dans une salle de 1 000 places, à l’hôtel-casino Bally’s, à raison de trois à quatre représentations par semaine, sont déjà ficelés. Et si l’engouement le justifie, Boulerice espère passer dans plus grand après un semestre. Avec pour objectif de faire alterner, par blocs de quelques mois, la résidence à Las Vegas, la tournée au Québec et l’Europe.

La petite Véro d’Embrun vit son conte de fées, mais elle a réécrit la fin de l’histoire. Lors de ses premières prestations à Paris, en 2010, elle a eu la surprise de voir revenir plusieurs fois une jeune fille, inconditionnelle de Céline, qui pleurait dès qu’elle entendait la voix de son idole. « Elle m’a dit : “J’ai l’impression d’avoir Céline devant moi toute seule !” Là, j’ai compris que c’était ça qu’il fallait que je fasse. Si j’avais pas été chanteuse, j’aurais été infirmière, parce que j’aimais prendre soin des autres. Ce que je fais maintenant, c’est ce qui s’en rapproche le plus. Je ne fais pas ce métier-là parce que j’ai besoin d’être aimée. Je me sens plutôt missionnaire. » À une autre époque, elle aurait volontiers brûlé les planches des cabarets pour soulager les gens du fardeau de la guerre, elle qui a fêté ses 20 ans devant des soldats canadiens lors d’une tournée de Noël dans des bases militaires à l’étranger.

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J’ai vécu mon propre moment « Alain Delon » le jour de mars où j’ai assisté à son cours de chant. Quand DiCaire s’est attaquée à la ballade « Perfect », de Pink, j’ai cru perdre mes repères. Cette pop star américaine comme il y en a des dizaines me laisse d’ordinaire plutôt froide. Mais entendre sa voix chaude s’échapper d’une svelte blonde en jean et poncho de laine, debout devant moi dans une maison des Laurentides, m’a procuré une sensation d’étrangeté difficile à décrire. Ça ressemblait au moment où, dans la série Mission impossible, le personnage se met à parler avec la voix d’un autre, et on saisit l’imposture, car on sait qu’il s’apprête à retirer son improbable masque et à révéler le héros caché dessous. Mais avec beaucoup de frissons en plus.

Sa professeure, Monique Cardinal, et moi avons échangé des regards épatés. « Tout en imitant, elle ajoute quelque chose qui n’appartient qu’à elle, me dira celle-ci. Parce qu’autrement, un show d’imitations, ça peut être très “plate” à la longue. Mais Véronic amène sa propre intériorité. Vous savez, ce frisson, le fait que ça nous touche, ce n’est pas la voix de Pink qui fait ça. C’est elle. Ça, c’est Véronic. »

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Le pouvoir comique de l’imitation

Pourquoi rit-on dès que Véronic DiCaire se glisse dans la peau de Cher ou de Vanessa Paradis, alors qu’elle n’a pas poussé la moindre blague ? Le pouvoir comique de l’imitation fascinait déjà les penseurs il y a plus d’un siècle.

En 1900, le philosophe français Henri Bergson abordait la question dans un court ouvrage, Le rire : Essai sur la signification du comique. Selon lui, tout effet comique se résume à cette formule : « du mécanique plaqué sur du vivant ». Faire rire, écrit-il, c’est faire apparaître « un mécanisme démontable à l’intérieur de la personne ». La vision d’un homme qui se croit âme noble, souple et vivante, mais qui n’est au fond qu’un « pantin articulé », une chose bêtement mécanique, c’est cela qui est derrière une foule de procédés de comédie.

Il en va ainsi de l’imitation : « Voilà aussi pourquoi des gestes, dont nous ne songions pas à rire, deviennent risibles quand une nouvelle personne les imite. […] Je veux dire qu’on ne peut imiter de nos gestes que ce qu’ils ont de mécaniquement uniforme et, par là même, d’étranger à notre personnalité vivante. Imiter quelqu’un, c’est dégager la part d’automatisme qu’il a laissée s’introduire dans sa personne. C’est donc, par définition même, le rendre comique. »

À travers une Véronic DiCaire, un Marc Dupré ou un André-Philippe Gagnon, la voix et la gestuelle prétendument uniques à chacun se révèlent n’être qu’un simple dispositif, un « mécanisme démontable » qu’on peut extraire d’un corps et insérer dans un autre. C’est ridicule ! Et ça nous fait rire.