Le mystère du crâne inconnu

Il y a plus de 100 ans, un professeur a offert un crâne humain à l’Université McGill. D’où venait-il ? Et qu’est-ce que des restes humains viennent faire aujourd’hui dans un musée montréalais ? Notre collaborateur a voulu remonter le fil de l’histoire. 

Illustration : Paule Thibault

C’est en effectuant des recherches sur le Musée Redpath de l’Université McGill que je suis tombé sur la Gazette du 27 mai 1896.

Le quotidien anglophone de Montréal publiait ce jour-là une curieuse liste de dons faits à McGill. De généreux bienfaiteurs lui avaient donné, entre autres, un perroquet empaillé, le squelette d’un rongeur des Prairies et… un crâne humain. « Un crâne d’Esquimau du Groenland », précisait le quotidien.

Une allusion aussi irréfléchie à un crâne humain, une façon aussi irrespectueuse de le placer au même niveau que des restes d’animaux a probablement fait tiquer peu de lecteurs. On lisait dans la Gazette des articles autrement plus racistes. Ce même 27 mai 1896, par exemple, des passagers chinois et noirs arrivant à la gare Windsor étaient décrits en des termes considérés aujourd’hui comme crus et péjoratifs.

Cent-vingt-trois ans plus tard, ce crâne groenlandais appartient encore et toujours au Musée Redpath, le musée d’histoire naturelle de McGill. Cette université est loin d’être la seule à posséder des restes humains au Canada. En 2016, elles étaient au nombre de 12, selon une enquête du Réseau de télévision des peuples autochtones.

Ces ossements soulèvent une question qui, en apparence historique, est on ne peut plus actuelle alors que le sujet de la réconciliation entre autochtones et non-autochtones revient régulièrement dans les discussions : que faut-il faire des restes des défunts amérindiens achetés, pillés ou volés pour des raisons pseudo-scientifiques ?

Après être tombé sur l’article de la Gazette, j’ai contacté le Musée Redpath, qui m’a fait savoir qu’il ignorait presque tout de ce mystérieux crâne. Comme c’est souvent le cas pour les objets du XIXe siècle, sa provenance et son âge exacts étaient inconnus. Le Musée n’excluait pas cependant de le rendre à sa « communauté d’origine », précisant que le Groenland ne l’avait pas réclamé.

Ce territoire danois serait en droit de le faire, d’autant plus que le Musée national du Danemark a déjà restitué les restes de 34 Inuits au Canada, en 1991. Ces os-là, apportés à Copenhague par une expédition scientifique dirigée par l’explorateur Knud Rasmussen près d’un siècle auparavant, ont fini leur course à Repulse Bay, au Nunavut. Chose quelque peu étonnante, mais seulement à première vue : lors d’une cérémonie religieuse organisée à l’occasion de leur inhumation, un ministre laïque n’a pas voulu les bénir, faisant valoir qu’ils l’avaient sûrement déjà été lors de leur premier enterrement.

Au Groenland, la plus grande île au monde, l’« exportation » d’ossements était si répandue au XIXe siècle que le Musée national du Groenland a dû créer une base de données pour y voir clair. Ce dernier refuse cependant de révéler le nombre exact et l’emplacement des restes humains identifiés. Le directeur de l’établissement, Daniel Thorleifsen, se contente de préciser qu’il est en relation avec de « nombreux » musées étrangers. Persuadé que des rapatriements sont toujours possibles, il cherche à ménager les susceptibilités des uns et des autres. Ailleurs dans le monde, personne n’a envie — surtout pas les institutions culturelles — de se faire accuser de manquer de respect à des défunts autochtones.

Le crâne de McGill n’inspire pas la même réserve à la révérende Sofie Petersen, évêque de l’Église du Groenland (une confession luthérienne). « C’est toujours douloureux d’entendre qu’une partie d’un être humain se trouve dans un musée », m’a-t-elle dit lorsque je l’ai jointe au téléphone à Nuuk, la capitale groenlandaise. « Si les membres de la famille le savaient, ils voudraient bien évidemment récupérer ces restes pour les enterrer. »

On sait peu de choses, il est vrai, sur ce crâne. Il a été offert au Musée Redpath par le Dr Francis John Shepherd, professeur d’anatomie de renom à une époque où la réputation de McGill était à son zénith. En 1884, l’Université avait été l’hôte de la réunion annuelle de l’Association britannique pour l’avancement des sciences, la première à se tenir hors du Royaume-Uni.

Ce crâne est probablement celui que le Dr Shepherd mentionne dans l’article qu’il a publié la même année dans Popular Science Monthly (aujourd’hui Popular Science). Ce magazine américain faisait alors la part belle aux défenseurs du « racisme scientifique », parmi lesquels figurait le Dr Shepherd. Dans son texte, il cite — détail révélateur — l’anatomiste écossais Robert Knox. Ce dernier avait soutenu dans un livre publié en 1850 que les « races » pouvaient être hiérarchisées et que la « race saxonne » dominait toutes les autres. Dans cet article, le Dr Shepherd décrit « un crâne en [sa] possession » avec l’intention manifeste de démontrer son « infériorité » intrinsèque. Il ne dit rien, en revanche, sur la façon dont il a obtenu ce crâne.

À l’époque, la Faculté de médecine de McGill était riche en restes humains, d’autant plus que les étudiants devaient encore se procurer (lire : dérober) des cadavres pour les disséquer. Mais mettre la main sur des restes étrangers aurait été plus compliqué. Le Dr Shepherd a-t-il acheté son crâne groenlandais lors d’un voyage en Europe, où il s’était déjà rendu ? L’a-t-il échangé contre des ossements qu’il détenait ?

Cette dernière hypothèse est plausible. Le troc d’os humains était une pratique répandue en Europe. À tel point que l’archéologue Martin Appelt, conservateur au Musée national du Danemark, à Copenhague, n’hésite pas à dire que certains collectionnaient des ossements comme d’autres… les timbres. « C’était l’expression suprême du colonialisme, dit-il. En réduisant des restes humains à des objets de troc, cette pratique déshumanisait les peuples et les cultures. »

Depuis 1992, le crâne groenlandais de McGill ne se trouve plus au Musée Redpath, mais de l’autre côté de la rue Sherbrooke, au Musée McCord. Ce dernier le conserve avec des restes autochtones, principalement des os et fragments d’os provenant d’un ossuaire que des travailleurs du bâtiment ont découvert accidentellement au centre-ville de Montréal au XIXe siècle. Les restes d’environ 200 personnes, des Iroquoiens du Saint-Laurent du XVIe siècle, sont entreposés dans des conditions définies par le Musée McCord en association avec le Centre culturel et linguistique Kanien’kehá:ka Onkwawén:na Raotitióhkwa, à Kahnawake.

« Ils sont rangés dans des tiroirs et recouverts d’un tissu couleur terre », explique Guislaine Lemay, conservatrice des cultures autochtones au Musée McCord. « Ils ne seront jamais exposés, jamais photographiés et ne doivent pas faire l’objet de recherches. » S’ils n’ont pas déjà été remis à une communauté autochtone, c’est parce que les archéologues ignorent encore à quelle Première Nation pourraient être apparentés les Iroquoiens du Saint-Laurent, lesquels ont disparu.

La même difficulté se pose dans le cas du crâne groenlandais. Il n’est pas exclu qu’il ne s’agisse pas de celui d’un Inuit (comme peut le laisser croire l’article de la Gazette), mais plutôt d’un « pré-Inuit », puisque les paléo-Esquimaux habitaient déjà le Groenland avant l’arrivée des Inuits, il y a plusieurs siècles. Et comme il ne doit pas « faire l’objet de recherches », les chercheurs ne sont pas près de vider la question…

Si le crâne se trouve au Musée McCord, un établissement privé, McGill en reste le propriétaire — si on peut dire. « Nous devons revoir et réévaluer nos idées sur la propriété », soutient Ry Moran, directeur du Centre national pour la vérité et la réconciliation, à Winnipeg. « Comment l’Université est-elle entrée en possession de cet objet ? Cette acquisition était-elle légitime ? On sait que beaucoup de ces objets sont entrés dans les collections de façon contestable. »

McGill et les autres universités devraient, selon Ry Moran, se conformer à la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, laquelle stipule que ceux-ci ont le droit de rapatrier les restes de leurs ancêtres. Un ambitieux projet de loi devait pousser le gouvernement fédéral à « harmoniser » ses lois avec cette déclaration, mais le projet de loi C-262, bloqué par l’opposition conservatrice au Sénat, est pratiquement mort au feuilleton.

Les États-Unis, aux prises avec le même problème, ont adopté il y a longtemps une loi sur la protection des sépultures et le rapatriement des restes amérindiens. Cette loi, en vigueur depuis 1990, oblige les musées américains à restituer les restes de personnes amérindiennes à leurs descendants ou à leur communauté. Il n’est nulle part question de les envoyer à l’étranger, mais cela n’a pas empêché des établissements de le faire. En 2011, le Musée Field de Chicago a ainsi restitué les os de 22 Inuits dont les corps avaient été exhumés illégalement d’un cimetière chrétien du Labrador en 1927.

Or, tous ne se plient pas à la loi de gaieté de cœur. L’historien Kenn Harper a dû batailler ferme avant que le Musée américain d’histoire naturelle envoie, en 1993, des restes inuits au Groenland (ceux d’un homme qui en 1897 avait été amené par l’explorateur Robert Peary à New York, où il était mort de la tuberculose quelques mois plus tard).

Remettre les restes à des communautés autochtones ne veut pas forcément dire les restituer au sens strict. Le rapatriement consiste souvent à les placer sous la « tutelle » de ces communautés. Bien qu’elles ne les aient pas en leur possession, elles peuvent dès lors décider du traitement qui leur sera réservé (qu’il s’agisse de cérémonies religieuses, des conditions de conservation ou de l’accès qui sera accordé ou non aux chercheurs). Le Danemark est, encore là, un bon exemple. Les squelettes, os et fragments d’os d’environ 1 600 personnes, principalement d’origine inuite, ont été officiellement « remis » au Musée national du Groenland, mais sont toujours conservés à… l’Université de Copenhague.

Un peu bizarrement, le crâne de McGill met peut-être surtout en évidence des différences politiques entre le Canada et le Groenland, un territoire à « autonomie renforcée » depuis 2009. Au Canada, certains militants de la cause autochtone considèrent que le pillage des ossuaires est un douloureux rappel d’une domination coloniale qui se poursuit, alors qu’au Groenland — où le sentiment indépendantiste a le vent en poupe —, bon nombre de personnes estiment plutôt que cette pratique remonte à un colonialisme qui est sur le point de s’éteindre.

À Nuuk, le poids des ossements serait-il, par le fait même, moins important symboliquement ? « Le principal défi est de s’approprier son histoire », fait remarquer l’historien Jens Heinrich, ancien membre de la Commission de réconciliation groenlandaise. « C’est cela qui vous permet de vous définir et de raconter votre propre histoire. »

Dans la capitale, lorsqu’il est question d’histoire, beaucoup préfèrent sans nul doute parler des bandes dessinées de l’artiste Nuka Godtfredsen, jusqu’à maintenant traduites en danois, en anglais et en japonais. En groenlandais, une langue proche de l’inuktitut, cette série d’albums qui relatent l’histoire de l’île, notamment l’arrivée des Européens, porte le beau titre d’Oqaluttuat, qu’on peut traduire par « histoires partagées ».

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