Le nouveau Millénium, c’est lui !

Entrevue exclusive avec David Lagercrantz, l’auteur du quatrième tome de la série.

millenium

Il y a quelques semaines encore, il se sentait comme un politicien attaqué de toutes parts. Aujourd’hui, David Lagercrantz est devenu une sorte de rock star sollicitée dans le monde entier. «Je reçois des offres d’éditeurs de partout», se réjouit l’écrivain suédois de 53 ans.

Grâce à quoi ? Aux dépens de qui ? Son roman Ce qui ne me tue pas, lancé simultanément dans 27 pays à 2,7 millions d’exemplaires, marque le retour de la hacker de génie à l’allure gothique Lisbeth Salander et de l’intrépide journaliste d’enquête Mikael Blomkvist.

Avant même sa parution, le 27 août dernier, ce tome 4 de Millénium a suscité une vague d’indignation en Suède. De quel droit David Lagercrantz peut-il s’approprier l’univers littéraire et les personnages mythiques de Stieg Larsson ?

L’auteur initial de la saga, mort d’une crise cardiaque à 50 ans, ambitionnait d’écrire 10 tomes. Il avait déjà entamé la rédaction du quatrième: les quelque 200 pages existantes découvertes par sa veuve seraient, semble-t-il, sous scellés.

Stieg Larsson n’a pu profiter du succès phénoménal de sa trilogie: 82 millions d’exemplaires vendus en 35 langues, deux adaptations au cinéma. Sa compagne de vie pendant plus de 30 ans, Eva Gabrielsson, n’a rien eu non plus. Pas de testament, et le couple n’était pas marié: le frère et le père de l’écrivain ont hérité de tout.

Quand elle a eu vent par les médias qu’un tome 4 de Millénium allait voir le jour, la veuve de Larsson a poussé les hauts cris. Des écrivains, des journalistes ont fait de même. Tornade médiatique. Pendant ce temps, l’auteur honni peaufinait son ouvrage sur un ordinateur non connecté à Internet et communiquait avec sa maison d’édition par messages cryptés, dans un climat de paranoïa digne d’un roman d’espionnage.

David Lagercrantz a répondu à nos questions alors qu’il était de passage à Paris, première halte d’une grande tournée internationale.

Quelle était la commande précise de la maison d’édition suédoise Norstedts, qui vous a abordé ?

L’idée était que le lecteur retrouve l’univers de Millénium et ses personnages. Il fallait en outre qu’on renoue avec la Lisbeth Salander qu’on connaissait. Et puis, il fallait que je mette ma touche personnelle là-dedans: que ce soit aussi mon livre. En fait, nous voulions la même chose. Et on m’a laissé une liberté totale.

Qu’est-ce qui faisait la force des trois premiers tomes, selon vous ?

Trois choses. D’abord, la capacité qu’a eue Stieg Larsson de créer des histoires et des intrigues très complexes, avec des fils d’histoires qui s’entrelacent et qui forment un tout. Deuxièmement, l’aspect moral sous-jacent à l’œuvre, c’est-à-dire l’engagement de l’auteur pour la tolérance, contre les injustices, le racisme, la violence faite aux femmes. Et troisièmement, le personnage le plus iconique du XXIe siècle: Lisbeth Salander.

Préférez-vous Lisbeth Salander ou Mikael Blomkvist ?

Lisbeth. Comme tout le monde, je pense. Un peu comme on préfère Sherlock Holmes à Watson. Mais je crois que Lisbeth et Mikael sont dépendants l’un de l’autre. Un caractère aussi fort que Lisbeth a besoin de ce contrepoids un peu raisonnable qu’est Blomkvist. Et je suis fasciné par la relation entre les deux. Je n’arrive pas trop à la définir: est-ce qu’il y a une attirance sexuelle entre eux ? Est-ce que Mikael a plutôt un rôle paternel envers Lisbeth ? On sait juste qu’ils sont attirés l’un par l’autre, en même temps qu’ils se repoussent.

L’AUTEUR
Marié à une journaliste, père de trois enfants, David Lagercrantz vit à Stockholm. Né en 1962 dans une famille lettrée et aisée aux origines nobles, il a fait des études de théologie et de philosophie avant de se lancer dans le journalisme. En 2009, il publie un roman inspiré du mathématicien britannique et pionnier de l’informatique Alan Turing — le livre paraîtra en français aux éditions Actes Sud en 2016. Précédemment, l’auteur avait signé des biographies, à propos d’un alpiniste puis d’un inventeur. Le premier succès international arrive en 2010 avec une biographie du footballeur-vedette d’origine suédoise Zlatan Ibrahimović: plus de 500 000 exemplaires vendus. C’est quand même peu, comparativement au premier tirage de 2,7 millions de Millénium 4, et surtout, aux ventes phénoménales des trois premiers tomes de la série, estimées à plus de 80 millions d’exemplaires…


Est-ce que vous avez craint d’être infidèle à l’œuvre de Stieg Larsson ?

J’étais terrifié. Terrifié à l’idée de ne pas lui rendre justice. J’ai même fait des cauchemars dans lesquels Lisbeth venait me voir en me disant que ce n’était pas du tout elle que j’avais représentée.

N’avez-vous pas eu quelques réticences à vous emparer des personnages et de l’univers d’un autre écrivain ?

Je n’ai eu aucune hésitation. Je ne me suis pas posé de questions d’ordre moral, sinon je ne l’aurais pas fait. Le seul point d’ombre, c’est le fait que la veuve de Larsson est tellement en colère, qu’elle ne soit pas parvenue à un accord avec le frère et le père de Larsson à propos de l’héritage. On peut discuter des questions morales par rapport à ça, avec tout le respect qui s’impose, mais je sais avec certitude aujourd’hui que tout ça est bon pour l’œuvre de Stieg Larsson, qui retrouve une nouvelle génération de lecteurs. Et ça remet au goût du jour les problématiques qui lui tenaient tant à cœur, comme la lutte contre le racisme et l’extrême droite.

Vous n’avez pas l’impression d’avoir marché dans les pas d’un autre, dans le succès d’un autre ?

Je suis très reconnaissant d’avoir eu le privilège d’hériter de ces personnages, de pouvoir leur redonner vie, et je suis très humble par rapport à ça. Mais je sais aussi que pour moi, en tant qu’écrivain, c’est là que je suis le meilleur: quand je suis en présence d’univers qui sont loin de moi, comme ça a été le cas pour mon livre sur le footballeur Zlatan.

L’annonce de la publication du tome 4 de Millénium a provoqué beaucoup d’animosité à votre égard en Suède. On a crié à la trahison, on vous a accusé d’avoir «profané la tombe» de Stieg Larsson. Sa veuve a dénoncé l’aspect mercantile de cette entreprise. Des écrivains ont appelé au boycottage de votre livre, des journalistes ont refusé de le lire. Que répondez-vous à vos détracteurs ?

Tout ça me touche. Je suis quelqu’un d’assez sensible: quand on me balance des insultes à la figure, ça m’atteint. Je respecte les critiques, et le fait que certains boycottent mon livre. Mais j’espère qu’ils ne vont pas faire de gros feux et brûler tous mes livres comme dans les années 1930 ! Je souhaite que ça en reste là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est que je n’ai jamais reçu autant d’amour de la part de lecteurs qui sont super-contents de retrouver Lisbeth. Et puis, quand même, imaginez si la veuve de Conan Doyle avait dit: «Ne touchez jamais au personnage de Sherlock Holmes…»

Comment voyez-vous la situation d’Eva Gabrielsson ?

Je sais que la famille Larsson a vraiment essayé de trouver un moyen de s’arranger avec elle. Je commence à être un peu lassé par cette histoire. Il faut quand même préciser que le frère et le père de Larsson vont verser l’entièreté de leurs droits d’auteur au magazine Expo, qui a été cofondé par Stieg Larsson et qui lutte contre le racisme et l’extrême droite. De mon côté, je vais donner une partie de mes droits d’auteur à un organisme qui promeut la lecture auprès des jeunes en Suède. 

Qu’est-ce qui vous a amené à faire tourner l’intrigue autour de l’espionnage industriel, du piratage informatique et de l’intelligence artificielle, avec, au centre, la NSA, l’Agence américaine de renseignement ?

Stieg Larsson était un écrivain contemporain, qui écrivait sur les choses de son époque. Quand j’ai commencé à écrire ce livre, on parlait beaucoup de l’affaire Snowden, et ça m’a interpellé. Je crois que Stieg Larsson, s’il avait été vivant, aurait très bien pu en parler dans un livre. Et je suis très content d’avoir eu 52 ans en commençant l’écriture de ce livre, parce que j’ai pu puiser dans mes passions, notamment celle pour les savants et les hommes exceptionnels, comme le mathématicien Alan Turing, qui m’a inspiré un livre.

La fin du roman demeure ouverte. Même si l’intrigue de fond est résolue, il reste des points de suspension. Ce nouveau tome en annonce-t-il d’autres ?

Peut-être que oui, peut-être que non… Je dois en discuter avec la maison d’édition et, éventuellement, on verra ça avec la famille Larsson, qui avait donné son accord pour le tome 4. En tout cas, je suis dans la position heureuse d’avoir des propositions qui me parviennent du monde entier sur toutes sortes d’autres projets d’écriture. Ce qui est sûr et certain, c’est que je ne serai pas Stieg Larsson pour toujours.

Dans Ce qui ne me tue pas, Mikael Blomkvist décroche le scoop du siècle. Vous n’avez pas un scoop pour L’actualité ? 

Je vais y réfléchir… Il se trouve que pendant mon travail autour du livre, j’ai eu des contacts avec des super-hackers. Je vais peut-être leur demander s’ils peuvent pirater quelque chose pour vous donner un scoop

LE LIVRE
Au cœur de l’intrigue de Millénium 4: un chercheur suédois est assassiné, la vie de son fils autiste de huit ans est menacée. À l’avant-scène: l’espionnage industriel. L’Agence américaine de renseignement est piratée de l’extérieur, gangrenée de l’intérieur. La mafia russe s’en mêle. Tout ça sur fond de corruption au sein de la police suédoise. Lisbeth Salander n’est pas loin, Mikael Blomkvist sera bientôt alerté. Duo d’enfer. Histoire complexe, ramifications multiples, rythme haletant. Pari réussi pour David Lagercrantz, qui reprend aussi quelques thèmes chers à Stieg Larsson, notamment la violence faite aux femmes et aux enfants. L’auteur de Ce qui ne me tue pas (titre emprunté à une phrase de Nietzsche) nous en apprend aussi un peu plus sur l’origine des tatouages et des talents de crack de l’informatique de Lisbeth. Et il révèle les dessous de la relation haineuse qu’elle entretient avec sa méchante sœur jumelle, Camilla. Si on met du temps à entrer dans l’histoire, les choses vont en se précipitant une fois passée la page 100. Quelques bémols, cependant: trop explicatif, trop lourd par moments. Comme si l’auteur voulait nous donner un cours de mathématiques, étaler ses connaissances sur le piratage informatique, quand ce n’est pas sur l’autisme.

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