Le paradoxe indien

Dans un pays qui compte 415 langues vivantes, dont 22 sont reconnues officiellement, la littérature s’écrit de plus en plus… en anglais.

Pendant que tous les yeux étaient tournés vers la Chine, l’Inde s’activait discrètement à rejoindre le club des pays industrialisés. Si discrètement, en fait, que le reste du monde est aujourd’hui surpris d’apprendre qu’elle est en voie de devenir la troisième puissance économique mondiale et qu’elle compte désormais le plus grand nombre de milliardaires en Asie (36). L’un d’eux, le nabab du pétrole Mukesh Ambani, vient d’ailleurs de se faire construire une résidence de 27 étages à Bombay pour abriter sa petite famille, ses 168 voitures et ses 600 serviteurs…

Ceux qui s’intéressent à la littérature savent depuis longtemps qu’il ne faut pas sous-estimer les Indiens : en 30 ans, ils sont devenus des magnats en ce domaine. Les noms de Salman Rushdie (Les versets sataniques), Amitav Gosh (Le palais des miroirs), Vikram Seth (Un garçon convenable), Arundhati Roy (Le dieu des petits riens), Anita Desai (Le jeûne et le festin), Kiran Desai (La perte en héritage), Rohinton Mistry (L’équilibre du monde) figurent régulièrement sur les listes des meilleures ventes et des plus prestigieux prix littéraires, grâce à leur inlassable exploration de l’identité indienne. Paradoxalement, ces auteurs n’écrivent pas en hindi, en bengali ou en ourdou, qui sont leurs langues maternelles : ils préfèrent l’anglais héritage de l’ancien empire colonial, dont l’Inde s’est affranchie il y a 60 ans.

Leur choix est loin de faire l’unanimité dans leur pays d’origine, surtout au sein du mouvement nationaliste, qui accuse ces anglophiles d’être colonisés et élitistes, de trahir leurs origines, de se plier aux lois du marché occidental. Les écrivains ne l’entendent pas ainsi. Selon eux, l’usage de l’anglais leur a permis non seulement d’être reconnus dans le monde entier, mais de prendre leur revanche en rectifiant la vision déformée de l’Inde qu’avaient imposée des auteurs britanniques comme Rudyard Kipling ou E.M. Forster. Vikram Chandra, étoile montante des lettres indiennes, a publié dans la Boston Review un essai où il défend ainsi son authenticité : « Si l’hindi est ma langue maternelle, alors l’anglais a été ma langue paternelle. J’écris en anglais, mais je n’ai rien oublié, et je n’ai renoncé à rien.» Ce n’est pas une fanfaronnade : même en traduction française, on ne pourrait prendre Chandra pour quelqu’un d’autre qu’un écrivain indien. Son plus récent ouvrage, Le seigneur de Bombay, n’est pas seulement un exploit romanesque un suspense de 1 040 pages sans aucun temps mort. C’est, pour le lecteur étranger, une immersion saisissante dans une ville qui menace à tout moment d’imploser sous la pression de la surpopulation et de la circulation, des nouveaux lotissements et des bidonvilles, des tensions entre hindous et musulmans.

Vikram Chandra mène de front deux histoires aussi solides l’une que l’autre. D’une part, on suit l’ascension du gangster Ganesh Gaitonde, depuis ses débuts de petit contrebandier jusqu’à son apogée à la tête d’une puissante « entreprise » où convergent drogue, jeu, chantage, assassinats, trafic d’armes et contre-espionnage. D’autre part, on a droit à l’enquête de Sartaj Singh, policier sikh chargé de tirer au clair les circonstances entourant le suicide de Ganesh et le rôle qu’y aurait joué un gourou fanatique. Les deux personnages sont tout aussi ambigus. Ganesh est impulsif et violent, mais naïf et d’une candeur irrésistible ; Sartaj est réfléchi et sensible, mais il peut aussi se montrer brutal et complice d’un système corrompu qui lui permet d’extorquer des liasses de roupies à de simples citoyens. Pour se documenter, l’auteur a rencontré plusieurs grands mafiosi du quartier Dongri le « Palerme de l’Inde ». Il a ainsi découvert que le crime à Bombay est aussi tentaculaire que la ville elle-même et touche toutes les couches sociales : juges, politiciens, promoteurs immobiliers, conseillers financiers, journalistes, fonctionnaires, vedettes de Bollywood, réfugiés bangladais, prostituées, sages religieux.

Personne n’accusera Vikram Chandra de complaisance dans le portrait qu’il trace de sa ville ni de faire la moindre concession à ses lecteurs étrangers. En fait, seul un Indien pourra comprendre les multiples références qui ajoutent ici à la couleur locale : films et chansons populaires, spécialités culinaires, équipes de cricket, partis politiques, festivals, rites funéraires… D’autant plus que le texte est pimenté d’argot de Bombay et de mots hindis, marathis, gujaratis ou sanskrits. À tel point que l’éditeur a dû ajouter un glossaire de quelque 1 000 entrées à la fin du livre ! Un glossaire qu’on ferait peut-être bien d’étudier. Car si l’Inde poursuit sa montée fulgurante, l’« hinglish », qui est en train de devenir la langue vernaculaire de l’Inde, pourrait bien supplanter l’anglais comme langue de l’avenir.

Le seigneur de Bombay, par Vikram Chandra, Robert Laffont, 1 040 p., 44,95 $.

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Petit glossaire « hinglish » 

Haan : oui

Jhakass : excellent

Toota-phoota : foutu

Randi : prostituée

Badmash : homme louche

Madershod : enfoiré

Bamboo : baiser

Golis : testicules

Chutiya : con

Shaandaar : magnifique

ET ENCORE…

Vikram Chandra est né à New Delhi en 1961. Il vit aujourd’hui à Bombay et en Californie, où il enseigne la création littéraire à l’Université de Berkeley. Il est marié à la romancière Melanie Abrams. Passionné de cinéma bollywoodien (sa mère et une de ses soeurs sont des scénaristes reconnues), il a collaboré au scénario de Mission Kashmir, film d’action sur le conflit indo-pakistanais qui a occupé le troisième rang au box-office en 2000.

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