Le pari d’Erik Guay

Champion du monde de descente, le skieur Erik Guay convoite le fleuron qui manque à sa couronne : une médaille olympique. Mais il devra d’abord consentir les sacrifices nécessaires pour vaincre ses maux de dos.

Photo : Guillaume Cyr

Le skieur Erik Guay semble flotter dans son t-shirt. Une dizaine de kilos de moins que lors de sa victoire en descente aux Cham­pionnats du monde de Garmisch-Partenkirchen, en Alle­ma­gne, en février 2011. Un triomphe-surprise, après une sai­son grevée par un mal de dos chro­ni­que, sur un parcours extrêmement technique où l’on attendait le puissant Suisse Didier Cuche.

Au milieu de sa cuisine, dans sa petite maison bleue nichée au creux d’une des nombreuses vallées qui entourent le mont Tremblant, Erik Guay, 30 ans, saisit une canette d’eau gazeuse à l’orange avant d’expliquer que sa perte de poids est directement liée à ses problèmes de dos. Ou plutôt à leur résolution. Tout l’été, il a pédalé, en sentier et sur route. Il s’est aussi affiné en rompant avec sa routine de musculation en puissance, pour s’occuper plutôt de la source de son mal. Mais encore fallait-il la trouver…

Après un an à Calgary, près du centre d’entraînement de l’équipe canadienne de ski, il est revenu à Montréal pour travailler avec l’équipe de B2dix. Les pros de cette entreprise de perfectionne­ment pour sportifs d’élite ont vite mis le doigt sur le problème : une vieille blessure au genou a induit un déséquilibre à la hanche, qui à son tour a agi sur le dos.

« Il nous fallait ensuite faire de la rééducation. Pas question de soulever de grosses charges, le but était de soulager Erik, de corriger les séquences de mouvements qui étaient déficientes et de lui donner plus de souplesse », explique Dominick Gauthier, ancien skieur acrobatique qui a fondé B2dix avec la médaillée olympique Jennifer Heil et le financier John D. Miller.

Une médaille olympique est la seule distinction qui manque au palmarès d’Erik Guay, déjà détenteur, entre autres, du Globe d’argent du cumulatif de la Coupe du monde en super-G, obtenu en 2010, et du titre de champion du monde de descente en 2011. Pour arriver au sommet de sa forme aux jeux de Sotchi (Russie), en février 2014, Erik Guay devra probablement reculer d’un pas pour mieux rebondir, explique Dominick Gauthier.

Le skieur a déjà raté les camps de ski de l’été et du début de l’automne. « Mais c’est la première fois depuis des années que, à quel­ques exceptions près, je me lève le matin sans avoir mal au dos ! Dont le jour des derniers Championnats du monde », dit-il.

Sa perte de poids ne lui nuira pas, selon Dominick Gauthier : « Nous ne croyons pas à la méthode ancienne, qui était basée sur la puissance brute et les gros muscles. Il faut un meilleur équilibre ; la force n’est pas tout. Déjà, l’entou­rage d’Erik nous dit qu’il n’a jamais été aussi souple, aussi détendu. C’est bon signe. Il va reprendre encore un peu de poids au cours des prochains mois. »

Mélanie Turgeon, ex-membre de l’équipe nationale de ski, croit aussi que la perte de poids n’aura pas d’incidence majeure : « S’il est plus à l’aise, qu’il se sent mieux en général, ça compensera largement. » Elle-même a connu des douleurs au dos semblables. « Lorsqu’on attaque un virage à pleine vitesse, c’est comme si on devait plier les genoux et se pencher alors qu’on porte un sac à dos rempli de béton, en accusant les bosses, les sauts. Imaginez avoir à le faire quand vous souffrez d’une hernie discale… »

Erik Guay semble disposé à faire le sacrifice d’au moins une partie de la présente saison pour être prêt pour les Jeux olympiques. Et la perspective de profiter de ce léger recul dans son entraînement pour être plus près des siens n’est pas pour lui déplaire.

Dans un coin du salon d’Erik Guay, sa fille, Logann, née en 2009, tripote un iPad. « La famille, c’est ce qu’il y a de plus important, dit-il. Le ski, c’est génial, mais ce n’est pas tout. Un jour, ce sera terminé. Il faut que je pense à ça aussi. »

Avec sa femme, Karen Sherris, une Albertaine rencontrée sur les pentes, Erik Guay reproduit le modèle familial très soudé qu’il a connu avec ses parents, des maniaques de glisse qui ont fait chausser les planches à leurs enfants à peu près au moment où ils apprenaient à marcher.

Sa mère, Ellen Mathiesen, une anglophone de Montréal aux racines scandinaves, est toujours monitrice de ski à Tremblant. Ses frères, Stefan et Kristian, ont aussi fait partie de l’équipe canadienne. Quant à son père, Conrad, entraîneur à tous les niveaux, il a dirigé ses fils d’une main de fer dans un gant de Gore-Tex. « Nous avions le privilège de manquer l’école pour skier, mais pas pour nous amuser, raconte Erik. Il fallait travailler dur. »

« Erik, c’était l’enfant facile, l’enfant sage », dira sa mère. « Il comprenait vite, n’avait pas besoin d’être suivi de près », ajoute son père. Tous deux l’ont encouragé à quitter ses études (il aimait bien l’histoire, mais peinait en français) pour se consacrer au ski. « Ils m’ont dit : tu pourras toujours retourner à l’école, mais une occasion comme celle-là ne se représentera pas. »

De son père, sur lequel il s’appuie avec une confiance absolue, Erik Guay a hérité le sérieux, l’amour du travail bien fait. Mais aussi une franchise rafraîchissante. Il n’hésite pas à dire, par exemple, que même s’il l’adore, il ne pourrait jamais s’entraîner avec Manuel Osborne-Paradis, un ski bum, un extraverti qui a tendance à s’éparpiller. Si certaines décisions de la Fédération canadienne de ski lui déplaisent ou si la sécurité des skieurs est mise en jeu, le skieur de Tremblant lève le ton.

« Erik est un professionnel en tout, dit Max Gartner, président de Ski Canada. Sur les pentes comme en dehors, il fait les choses parfaitement, toujours. » Sans doute cela explique-t-il aussi la facilité avec laquelle l’athlète parvient à obtenir de lucratifs contrats de comman­dites, dont le plus prestigieux, celui avec le fabricant de boissons énergisantes Redbull.

Vu l’éthique de travail irré­prochable et la patience de ce skieur qui attaque les pistes avec intelligence et précision, Mélanie Turgeon croit fort probable que, à l’instar de Didier Cuche, Erik Guay connaisse ses plus grands succès dans la trentaine. À condition qu’il règle son problème. S’il garde le cap, selon elle, « il se pourrait bien qu’on n’ait encore rien vu d’Erik Guay ».