Le père d’Agaguk

Yves Thériault a failli faire une grande carrière internationale. Avec Agaguk, on a cru que ça y était. Puis il a gaffé et brisé cette carrière-là aussi.

Il insistait sur le côté direct, un peu rude, instinctif de sa nature, affichant un mélange d’envie et de mépris à l’égard de ceux qu’il appelait les intellectuels, les abstraits. Mais il avait des ruses de Sioux, des inquiétudes assez torturantes, et plus de lectures qu’il ne consentait à l’avouer.

Il voulait être un écrivain populaire, écrire des best-sellers en série. Quand on a ce projet, on trouve un genre, et l’on s’y tient.

Lui, il n’a jamais cessé de bouger, de changer. Tantôt, avec Agaguk, il est chez les Esquimaux comme on appelait les Inuit à l’époque, jouant au primitif, tantôt dans un village québécois, dénonçant les faux-semblants des bonnes gens (Les Vendeurs du temple), tantôt en Espagne (Les Commettants de Caridad), tantôt encore dans l’Ouest canadien (Kesten). Il essayait tout.

Yves Thériault est venu tout près de faire une grande carrière internationale. Avec Agaguk, on a cru que ça y était. Puis il a gaffé, je ne sais trop comment, il a brisé cette carrière-là comme il en a brisé beaucoup d’autres.

Il a été, il est assurément un des écrivains majeurs de la littérature québécoise. Il est également celui dont on parle avec le plus de malaise dans les milieux littéraires, qu’on situe le plus difficilement, qu’on n’arrive pas à louer sans quelque arrière-pensée. Car s’il a écrit plusieurs très bons livres, il en a aussi écrit de mauvais il le reconnaissait volontiers lui-même; et je ne parle pas de ceux qu’il publiait sous des pseudonymes divers, romans à 10 cents ou encore cette Aurore l’enfant martyre qu’il rédigea en une fin de semaine, pour la sortie du film. Il y avait du Simenon chez Thériault. Il lui manquait un Maigret.

Reportons-nous à l’époque de ses débuts. Son premier livre, Contes pour un homme seul, paraît vers la fin de la guerre, en 1944. Il impose un ton particulier, qu’on retrouvera dans La Fille laide (1950) et Le Dompteur d’ours (1951), et qui ne ressemble en rien à celui des grands ténors et sopranos romanesques du temps, les Ringuet, Germaine Guèvremont, Roger Lemelin, Gabrielle Roy, Robert Charbonneau.

Ceux-là pratiquent le réalisme, l’analyse psychologique; Yves Thériault, lui, s’installe d’emblée dans le général, le mythique. Pas plus qu’avec le réalisme, ces récits paysans n’ont de rapport avec le régionalisme agricole dont la littérature québécoise, ces années-là, travaille à se débarrasser. D’où tire-t-il ces grandes passions primitives, évidentes comme des faits de nature, ces personnages frustes mais sachant parler comme des livres, cette écriture économe et poétique à la fois ? La critique s’empressa de parler de Giono et de Ramuz. Thériault les avait lus. Cela ne l’empêchait pas d’être Thériault.

Il venait de Giono et de Ramuz, mais il venait aussi, peut-être surtout, de la radio. Comme beaucoup d’autres: Robert Choquette, Françoise Loranger, Marcel Dubé, Eugène Cloutier, Félix Leclerc, Jovette Bernier.

Thériault a pratiqué le métier plus complètement qu’aucun d’eux. La radio était en quelque sorte son élément naturel et c’est là, me semble-t-il, qu’il a été le plus heureux, enfin aussi heureux que pouvait l’être cet homme inquiet, intérieurement agité. Doué d’une prodigieuse faculté d’invention, il aimait fabriquer des textes, beaucoup de textes, et que ça sorte, et que ça frappe l’auditeur, le lecteur.

La radio lui a donné autre chose: la voix, le sentiment profond de la voix, la maîtrise de la voix. Les personnages de Thériault s’expriment parfois de façon grandiloquente, ils vaticinent volontiers, mais jamais ils ne nous écorchent les oreilles, comme tant de leurs collègues par un langage déplacé, faussé. Il y a une musique, un rythme. Ça entre facilement dans l’oreille, ça crée entre l’écrivain et son lecteur une complicité. Édith la « fille laide », Aaron, Agaguk, Ashini, le Burlon des Comettants de Caridad, tous parlent la même langue, ils parlent Thériault, et par là, paradoxalement, ils sont vrais, d’une Vérité tout autre qu’anecdotique.

J’ai connu Yves Thériault, si je me souviens bien, peu après la parution de La Fille laide. J’en avais fait, dans Le Devoir, une critique élogieuse. Thériault en était-il content ? Pas sûr. Il en voulait toujours plus, il avait un besoin énorme d’éloges, d’assurances. Nous sommes devenus un peu amis, pendant quelques années.

La brouille devait se produire; elle vint. Il m’avait fait lire le manuscrit de ce qui allait devenir Aaron, un de ses plus beaux romans. Dans cette première version, l’action était plus complexe que dans l’ouvrage publié; Thériault mettait son personnage juif en contact avec la société canadienne-française par l’intermédiaire d’un frère enseignant; par là encore il innovait, car ce personnage n’existait, dans notre roman, que comme caricature. Je me déclare enchanté; j’ajoute que, n’est-ce pas, il faudrait nettoyer la langue. Thériault s’en va passer un an ou deux en Italie, et c’est là qu’il termine Aaron, amputé du frère enseignant. J’écris une critique favorable, que je termine par quelques réserves sur la langue de l’ouvrage.

D’Italie, où il se trouve encore, Thériault m’écrit une lettre indignée. Il n’a retenu de mon article que les lignes de la fin. Il me dit que j’ai tort, que la correction linguistique de son roman est sans failles, et que si j’ai fait les remarques susdites, c’est que… Il me lance à la tête une accusation dont je n’ai que faire. Nous nous reverrons, bien sûr, au gré des hasards de la vie littéraire, mais nous serons désormais, l’un et l’autre, sur nos gardes.

Yves Thériault n’aimait pas la critique.

A vrai dire, aucun écrivain bien né n’aime la critique mais Thériault, lui, la trouvait insupportable. Il entendait jouer son jeu avec ses lecteurs directement, sans intermédiaires. Ses livres sont des coups. Il n’aime rien tant que prendre son lecteur par surprise; et les critiques, on le sait, n’aiment rien moins que les surprises.

Bon, le grand succès n’est pas au rendez-vous, passons à autre chose. Aaron, par exemple; un roman juif comme si vous y étiez, précurseur étonnant des préoccupations multi-culturelles qui allaient envahir la scène québécoise quelques lunes plus tard. Prophète une autre fois, Thériault créera des personnages esquimaux plus vrais que nature dans son plus grand succès, Agaguk. Il est vrai qu’Agaguk était une commande; et que, pour l’écrire dans les délais prescrits, le romancier a transposé dans le Nord un manuscrit dont l’action se passait… dans le sud des États-Unis !

Mais la passion des coups n’exclut ni la sincérité, ni la profondeur à l’occasion, ni la réussite esthétique. Elle ne la garantit évidemment pas non plus, et au cours de sa carrière Yves Thériault a accumulé autant d’échecs (mérités parfois) que de réussites. Il ne se laissait pas engluer dans les premiers, et ne se complaisait pas longuement dans les deuxièmes. Réussites, échecs, cela fait partie du jeu. Il visait le lecteur ordinaire, celui qui déjoue souvent les manoeuvres plus ou moins subtiles de la stratégie littéraire. Il a été un des écrivains les plus lus du Québec.

Mais cet écrivain populaire, ce discuteur, ce bagarreur, cet aventurier de l’écriture, pourquoi ne puis-je l’imaginer que comme un homme seul ?

La dernière fois que je l’ai rencontré, c’était à la réception qui précédait la remise du Grand Prix littéraire de la Ville de Montréal, aux temps fastueux du maire Drapeau. Côté santé, ça n’allait pas très fort. Pendant des années, il avait tenté d’épouvanter ses amis en leur racontant des histoires de maladie qui se prolongeaient bien au-delà du vraisemblable. Cette fois, c’était plus sérieux. Il faisait front. Il était aussi volubile qu’aux meilleures années, riant, racontant des histoires. Il était venu de Rawdon, où il vivait dans une demi-retraite depuis quelque temps, parce qu’il avait été désigné comme un des finalistes du Prix. Il comptait bien le recevoir, sans doute. Je savais déjà, moi, que le Prix irait à un autre, et même, horreur, à un critique littéraire.

Je ne l’ai pas revu après la proclamation du Prix. Je l’imagine retournant à Rawdon un peu plus fatigué, amer peut-être, remâchant des griefs contre la critique que l’événement avait à juste titre ravivés, retournant au seul univers dans lequel il pouvait vivre vraiment, l’univers de ses récits, de ses contes.

Contes pour un homme seul ce pourrait être, aussi, le titre de sa vie.