Le philosophe mécano

Il faut revaloriser les métiers manuels afin de sauvegarder l’économie, dit l’Américain Matthew Crawford, docteur en philosophie politique qui gagne désormais sa vie en réparant des motos !

Le philosophe mécano
Photo : Robert Adamo

Le succès international de son essai sur la revalorisation du travail manuel, Shop Class as Soulcraft: An Inquiry Into the Value of Work (Penguin Press, 2009), n’a pas empêché Matthew Crawford de continuer à réparer des motos dans son atelier de Richmond, en Virginie. « Je ne regrette pas du tout mon choix », dit ce titulaire d’un doctorat en philosophie politique de l’Université de Chicago, qui a travaillé pendant deux mois au sein d’un prestigieux groupe de réflexion à Washing­ton avant de troquer, en 2008, la recher­che contre la clé à molette.

Après avoir figuré sur de nom­breuses listes de best-sellers, notamment celles du New York Times et du Wall Street Journal, l’ouvrage faisait son apparition le printemps dernier dans les librairies de France sous le titre L’éloge du carburateur : Essai sur le sens et la valeur du travail (La Décou­verte). « Philosophe mécano », « Motodidacte », « Pleins gaz »… les journaux français ont unanimement acclamé cette publication, que Libération a qualifiée d’« extraordinaire » : « Bien des philosophes ont réfléchi sur le travail – mais nul ne l’a jamais fait pendant qu’il « gonflait » un moteur de Coccinelle […], ni avec autant d’humour, de passion et d’intel­ligence », écrit le journaliste et philosophe Robert Maggiori.

Lire un extrait de L’éloge du carburateur >>

Hybride de Harrison Ford et de James Dean (regard perçant, jean froissé, t-shirt sombre duquel jaillissent des bras musclés), Crawford, 44 ans, est un être au parcours singulier. Marié, père de deux petites filles de un an et trois ans, il a passé une partie de son enfance dans une « commune ». Les membres de celle-ci déménageaient souvent, allant d’un vieil hôtel qu’ils retapaient à un autre, ce qui les forçait à développer leur sens de la débrouillardise. C’est un chapitre de sa vie sur lequel Craw­ford refuse de s’étendre, sauf pour dire que ces six années d’errance lui ont appris, dès l’âge de 13 ans, les rudiments du métier d’électricien. « Il fallait quelqu’un de petite taille, capable de se faufiler dans les espaces les plus étriqués. C’est comme ça que j’ai commencé », relate-t-il. Cette compétence lui sera plus tard utile, puisqu’elle lui permettra de payer ses études de maîtrise en physique à l’Université de la Californie à Santa Barbara.

L’actualité a joint Matthew Crawford à Richmond, à l’occasion de la parution de l’édition québécoise de L’éloge du carburateur (Éditions Logiques).

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Quel plaisir trouvez-vous à réparer des motos ?

– J’y constate l’effet réel de mes actions sur le monde. C’est très satisfaisant et de plus en plus rare de nos jours. Quand un client vient vous voir avec sa moto qui ne démarre pas ou dont le moteur hoquette, vous devez analyser le problème à la lumière de vos connaissances et de votre expérience… et trouver ce qui cloche. Quand votre client repart l’air satisfait, en vous saluant discrètement de la main, toute votre fatigue se dissipe. Même si vous avez passé plusieurs heures dans le garage, les mains dans le cambouis. Quand j’ai quitté Washington, j’ai vite compris qu’il y avait autant de défis intellectuels dans un atelier de mécanique que dans mon précédent boulot.

Vous écrivez que la disparition des outils dans nos écoles mène à l’ignorance. Que voulez-vous dire ?

– Les objets qui nous entourent sont devenus indéchiffrables, on n’y comprend rien, alors on les jette, on les remplace. On ne les répare pas. Pour restaurer un mécanisme, le réparateur doit déployer son sens de l’observation et son jugement. Il doit examiner chaque engrenage et consacrer son intelli­gence pragmatique à la remise en état de l’ensemble. Nous avons de moins en moins l’occasion de vivre ces moments créatifs où nous nous approprions les objets en les réparant ou encore en les fabriquant. Ça se fait en manipulant des outils. Le savoir-faire manuel, ça ne se télécharge pas dans Internet.

Pourquoi faire l’éloge du carburateur ?

– Le carburateur est une pièce du moteur à explosion dans laquelle l’essence se mélange à l’air. Le mécanicien peut faci­lement le localiser, l’extraire et le réparer en le démontant et en remplaçant les parties défectueuses. Ne le cherchez pas sous le capot de votre voiture. Le moteur à injection a fait disparaître le carburateur des voitures vers la fin des années 1980, et des motos 10 ans plus tard. Je m’intéresse aux vieux modèles de moto justement parce qu’ils ont un carburateur.

Dans mon livre, je déplore qu’on ne sache plus saisir les objets de la vie courante pour les réparer, les adapter. Notre relation avec le monde matériel s’est dégradée, au point que nous nous en sentons exclus. On voit la même chose dans le monde agricole. Tout s’est industrialisé, à un point tel que les fermiers ne touchent presque plus à la terre.

À une plus grande échelle, cette attitude fait que l’Occident valorise moins les métiers techniques que les professions de cols blancs. Résultat : la majorité des secteurs techniques sont en pénurie de main-d’œuvre. La crise économique que nous avons traversée a confirmé le problème. S’il y avait eu plus d’ouvriers spécialisés, la crise aurait été moins grave. Pre­nez les pertes d’emplois liées à la délocalisation. Si vous tra­vaillez dans le Web ou les télécommunications, votre patron pourrait bien abolir votre poste et sous-traiter en Inde ou en Chine. L’économiste Alan Blinder [professeur à l’Université de Princeton et ancien vice-président de la Réserve fédérale] évalue à 30 et même à 40 millions le nombre de postes aux États-Unis qui peuvent être délocalisés vers d’autres pays. Ça va des chercheurs scientifiques aux téléphonistes. Mais si vos toilettes fonctionnent mal, les Chinois ne pourront rien pour vous. On aura toujours besoin de travailleurs de la construction, de plombiers et d’électriciens.

À quoi attribuez-vous le succès international de votre essai ?

– Je crois que j’ai mis, dans ce livre, des mots sur des idées qui circulaient déjà. Je ne suis pas le premier à dire qu’il faut revaloriser les emplois manuels. Pour Homère, le concept de sagesse (sophia) avait aussi le sens de « talent, aptitude, compétence » ; il pouvait s’agir de la compétence d’un menuisier.

Vous êtes pourtant un pur produit de la société du savoir : vous avez plusieurs diplômes et vous occupez un poste de chercheur à l’Institut d’études supérieures en culture de l’Université de Virginie…

– Je ne dis pas qu’il ne faut pas aller à l’université. Mais je constate qu’on a créé une monoculture de l’éducation qui incite les jeunes à s’orienter vers un emploi de bureau. Si un jeune dit qu’il veut se destiner à un métier technique, on lui reproche de manquer d’ambition. Il y a pourtant d’excellentes raisons de choisir cette voie. Le plombier penché sous l’évier, la « craque » des fesses à l’air, est une caricature : au salaire qu’ils touchent, les plombiers sont plus riches que bon nombre de leurs clients…

Je comprends très bien qu’on veuille pousser plus loin ses études universitaires. Mais pourquoi ne pas payer ses études en travaillant comme électricien l’été ou dans un atelier de mécanique la fin de semaine ? À l’époque où je cherchais du travail comme physicien, j’avais beaucoup de difficulté à payer mes factures. Un jour, en désespoir de cause, j’ai glissé sous le pare-brise des voitures garées dans le stationnement d’une grande quincaillerie une affichette annonçant : « Électricien sans diplôme mais consciencieux ». Réponse immédiate. Mon carnet de commandes s’est rempli en quelques jours.

Regrettez-vous vos années d’études ?

– Pas le moins du monde ! Les lumières de la connaissance sont très importantes pour moi. Je continue d’aller à l’Université de Virginie au moins une journée par semaine, pour y enseigner ou faire de la recherche. Mais je ne veux pas y faire carrière. J’aurais des regrets si j’avais voulu devenir professeur dans une université ou obtenir un emploi à mon goût grâce à mes études. Ça n’a pas marché comme ça pour moi. Quand j’ai obtenu ma maîtrise en physique, le seul emploi que j’ai réussi à dénicher était payé deux fois moins bien que mon travail d’électricien sans diplôme.

Dans une section intitulée « À quoi sert l’université ? », vous avez des mots très durs au sujet des diplômés uni­versitaires, dont le nombre croissant nous mènera à « de nouveaux sommets de stupidité ». Avez-vous encore des amis dans les universités ?

– Oui, bien sûr. [Rire] Je m’en prends simplement à la monoculture de l’éducation, qui veut que l’université soit incontournable pour réussir notre vie. Nombre de gens considèrent l’éducation supérieure comme le prolongement de la scolarité obligatoire. Neuf élèves sur dix déclarent que le conseiller en orientation leur recommande de faire des études supérieures. Pour moi, c’est une erreur. Tous ne sont pas faits pour les études universitaires.

Aux États-Unis, on a vu d’innombrables ateliers d’appren­tissage technique être transformés en salles d’informatique. On a entretenu la pensée magique selon laquelle on passerait tout naturellement dans une pure économie de l’information. En réalité, un grand nombre de personnes sont beaucoup plus douées pour concevoir et réparer des objets. Pourquoi ne pas valoriser cette voie ?

L’économie du savoir, c’est de l’esbroufe ?

– La vraie question est de savoir si son jugement est mis à contribution dans le contexte de son emploi. Pour bien faire son travail, il faut être capable d’improviser, de faire preuve de créativité et de capacité d’adaptation. Dans un atelier de mécanique moto, on le fait tous les jours. Dans les bureaux, on exige des employés qu’ils suivent un protocole très strict. Cela tue chez eux l’esprit d’initiative. Je me demande pourquoi on exige des travailleurs spécialisés qu’ils travaillent selon des processus connus d’avance et imposés par la direction.

L’École de technologie supérieure, à Montréal, accepte majoritairement des candidats venant des secteurs techniques. On insiste beaucoup sur les stages en milieu industriel durant la formation. Est-ce une bonne voie ?

– Je ne connais pas cette école, mais c’est précisément cette approche que je souhaite voir se répandre aux États-Unis. Il faut aussi insister sur l’application concrète de l’apprentissage. En Californie, en Floride et en Caroline du Nord, notamment, il se fait des choses intéressantes à ce titre. Je pense aux écoles où on encourage les jeunes à concevoir entièrement des véhicules qui prennent part à des compétitions en fin d’année. Cela les incite à trouver des solutions à des problèmes concrets et à sortir de leur cadre habituel. Il y a aussi la Collectors Foundation, à Detroit, qui offre à des jeunes l’occasion de se familiariser avec la mécanique des voitures anciennes. On s’est aperçu que si on ne formait pas de relève, les mécaniciens capables de réparer ces voitures allaient disparaître… Il y a un artisanat de qualité qu’il ne faut pas perdre. La culture contemporaine est beaucoup trop tournée vers les emplois de cols blancs.

Quels sont vos modèles de moto préférés ?

– Les Honda des années 1970. Les BMW et certains modèles de Triumph des années 1960 ont aussi leur charme. Les plus jeunes mécaniques nécessitent un appareillage électronique pour comprendre l’origine des pannes. Cela emprisonne le mécanicien dans la technologie. Moi, je trouve qu’en plus de leur utilité les boulons ont une forte charge esthétique.