Le piment de la discorde

Durant le dernier conflit au Cachemire, un cuisinier de l’armée indienne découvre qu’entre lui et l’ennemi pakistanais il y a à peine quelques épices de différence.

Chronique de Martine Desjardins : Le piment de la discorde
Photo : John W. MacDonald

De tous les endroits sur terre, peu sont aussi inhospitaliers que le glacier de Siachen, dans le Karakoram – massif himalayen qu’on a surnommé « le troisième pôle ». L’air y est rare, les crevasses sont abyssales, les vents sont déchaînés et le mercure est figé sous la barre des – 50 °C. C’est pour­tant là, à 6 000 m d’altitude, que les forces armées indiennes et pakistanaises maintiennent des bases militaires pour surveiller la ligne de cessez-le-feu qui divise le territoire contesté du Cache­mire. Ce casse-tête logis­tique coûte à chaque camp 350 000 dol­lars par jour depuis plus de 20 ans.

Chef (en lire un extrait >>), de l’écrivain indo-canadien Jaspreet Singh, montre de façon éloquente la démence de cet entêtement. Dans une scène particulièrement frappante du roman, on voit des soldats, désorientés par le manque d’oxygène, essayer de dégeler un canon au kérosène pour lancer des obus sur les positions ennemies. « Prisonniers à l’inté­rieur d’un vortex blanc et froid », ils souffrent d’œdèmes, d’hallucinations, d’impuissance, quand ils ne cèdent pas tout sim­plement à la « mort blanche » durant leur sommeil. L’un d’eux, pour protester contre tant de vains sacrifices, finira par s’immoler.

Ce martyr, c’est Kishen, l’ancien cuisinier du général, exilé sur le Siachen pour insubordination. Formé dans les hôtels et les ambassades de Delhi, Kishen s’est ouvert aux autres cuisines, puis aux autres cultures. Il a ainsi compris que les interdits alimentaires, tant ceux des hindous que ceux des musulmans, sont une entrave à la compréhension de l’autre, au dialogue et à la paix. Il essaie d’inculquer ces valeurs – et son admiration pour l’Hymne à la joie, de Beethoven – à son apprenti, Kip, le narrateur du roman. « C’est une perte de temps que d’avoir des préjugés, dit-il. Une perte de souffle. »

Mais le jeune Kip résiste, retenu par ses traditions religieuses (il est sikh, comme Jaspreet Singh) et par le souvenir de son père, héros décoré de la guerre indo-pakistanaise, mort quand son avion s’est écrasé sur le glacier « plus vaste que Bombay ». Ce lourd héritage lui confère un statut privilégié au sein de l’armée, mais le maintient aussi dans une sorte de naïveté – tant à l’égard des hommes qui le dirigent que des femmes, qui le mènent par le bout du nez. Les écailles lui tombent des yeux quand il se rend compte que, dans la capitale du Cachemire, l’armée indienne emprisonne et torture des militants indépendantistes – une répression musclée qui a fait à ce jour plus de 50 000 morts et sur laquelle le monde ferme les yeux.

Kip s’attache à une prisonnière musulmane soupçonnée d’être une terroriste à la solde des Pakistanais. Il tente de la réconforter en lui préparant une spécialité cachemirie, le rogan gosh. Elle lui apprend que les musulmans ont une différente façon d’apprêter ce plat d’agneau, en y ajoutant des piments et des fleurs de mawal. Se rappelant alors les leçons du chef Kishen, Kip élabore une synthèse des deux recettes, « mon œuvre la plus raffinée ». Il se coupe aussi les cheveux et abandonne son turban. C’est sa façon à lui de gommer les différences et d’entamer le processus de paix.

Son souhait de voir le silence retomber un jour sur le Siachen sera peut-être bientôt exaucé. Après trois ans d’interruption, les pourpar­lers entre l’Inde et le Pakistan doivent reprendre cet été – et le retrait des troupes du glacier est l’une des grandes priorités.

Chef, par Jaspreet Singh, Buchet Chastel, 288 p., 34,95 $.

 

ET ENCORE…

Jaspreet Singh a grandi au Cachemire, où son père faisait partie des forces de sécurité frontalière. Il a étudié à Delhi et, pensant devenir ingénieur chimiste, est venu faire son doctorat à l’Université McGill. Il a commencé à écrire lors d’un séjour à Banff, inspiré par les Rocheuses, qui lui rappelaient ses montagnes natales. Il est aussi l’auteur d’un recueil de nouvelles et de la pièce Elephants, qui a été présentée à Montréal. La spécialité cachemirie qu’il préfère est le bakerkhani, pâtisserie à la cardamome en forme de palmier : « Pour moi, c’est comme la madeleine de Proust. »

 

Laisser un commentaire