Le point de non-retour

«Les Irlandais sont les nègres de l’Europe.» Cette citation tirée du roman The Commitments, de Roddy Doyle, a dû traverser l’esprit de Colum McCann pendant qu’il écrivait Transatlantic.

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Image : Asset Management / Alamy

« Les Irlandais sont les nègres de l’Europe. » Cette citation tirée du roman The Commitments, de Roddy Doyle, a dû traverser l’esprit de Colum McCann pendant qu’il écrivait Transatlantic — un roman qui compare la condition des catholiques durant la Grande Famine des années 1850 à celle des esclaves noirs avant la guerre de Sécession américaine, tout en examinant les écueils du processus de paix en Irlande du Nord et les conséquences de la récente débâcle du Tigre celtique. (Lisez-en un extrait ici >>)

L’auteur dublinois établi à New York avait déjà démontré sa virtuosité de polyphoniste dans son roman à 11 protagonistes, Et que le vaste monde poursuive sa course folle. Cette fois-ci, il accroît le coefficient de difficulté en faisant la navette entre l’Irlande et les États-Unis, entre le XIXe et le XXIe siècle, entre quatre générations de femmes qui croiseront, au cours de leur vie, trois figures historiques : Frederick Douglass, ancien esclave devenu chef de file du mouvement abolitionniste aux États-Unis en 1845, John Alcock, premier aviateur à traverser l’Atlantique sans escale, en 1919, et George Mitchell, ancien sénateur démocrate qui présida, en 1998, aux négociations de l’accord du Vendredi saint à Belfast. Tout un programme.

Au fil du roman, les points de vue féminins font contrepoids aux opinions masculines. Ainsi, quand Frederick Douglass vient chercher des appuis en Irlande et voit les paysans catholiques mourir de faim, il affirme avoir « rarement vu pareille misère, même dans le Sud américain ». Il encourage Lily, une humble servante, à émigrer à New York. Or, en arrivant là-bas, celle-ci est choquée par le sort réservé aux esclaves affranchis. Quand elle reverra Douglass, celui-ci ne lui accordera pas plus d’attention qu’à « un papier qu’on ramasse » — confirmant la place des Irlandais au bas de la hiérarchie.

Sa fille, Emily, brillante journaliste, est condamnée à travailler comme nègre pour le rédacteur en chef d’un grand quotidien de Saint Louis, jusqu’à ce qu’elle plie bagage et s’exile à Terre-Neuve, où elle assistera au départ de l’avion d’Alcock pour l’Irlande. Bientôt, sa propre fille, Lottie, traversera l’océan à son tour pour aller s’établir à Belfast, où elle perdra un jour son petit-fils, le dernier de la lignée, aux mains des « hommes de la violence » et de leurs « absurdes représailles ». Sa rencontre avec Mitchell, dont la victoire diplomatique arrive trop tard pour elle, sera teintée d’amertume.

Si la recréation de la dernière semaine des pourparlers de paix, comme l’a vécue George Mitchell, est d’une telle véracité, c’est que Colum McCann a pu interviewer le sénateur lui-même, ainsi que l’ancien premier ministre britannique Tony Blair. On y trouve, en concentré, ce qui lie tous les personnages, réels et fictifs, du roman : la volonté de s’engager dans une voie sans jamais en dévier, et de franchir avec conviction le point de non-retour — celui qui permet d’aller jusqu’au bout d’une entreprise et de dire à l’arrivée : « L’impossible s’est produit. » C’est aussi ce qui distingue Transatlantic et le place dans la classe supérieure des œuvres d’exception.

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Transatlantic
Par Colum McCann
Belfond, 384 p., 29,95 $.

 

 

 

 

 

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LA VITRINE DU LIVRE

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Maurice et Janette

Patricia Clermont propose ici un essai d’une qualité rare. Il s’agit pour elle d’analyser la place qu’occupent Maurice Richard et Janette Bertrand dans la mémoire collective québécoise, ou plutôt ce qu’elle nomme le mémoriel, c’est-à-dire la mémoire comme processus. Ces deux personnalités ont contribué à former notre subjectivité collective d’une manière toute particulière. Le texte est dense et la réflexion subtile. Le propos, par son originalité, satisfera également le lecteur habitué au langage universitaire. (De la mémoire au mémoriel : Maurice Richard et Janette Bertrand comme personnalités publiques au Québec, Nota bene, 206 p., 24,95 $) Eric Dupont

 

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Confessions salées

L’écrivain Samuel Archibald délaisse un instant ses histoires de chasse et de Japonaises sanguinolentes pour nous entretenir d’un sujet qui lui tient à cœur : la classe moyenne. Difficile de parler très longtemps d’un sujet qui, selon certains, est en train de disparaître et, selon d’autres, n’existe même pas. On se délectera pourtant de ces réflexions, livrées dans cette langue tonitruante et sonore que l’auteur d’Arvida nous a appris à adorer. On le lira pour le voir secouer de ses grosses pattes les règles élémentaires de la rectitude politique, dans cet essai où les HLM deviennent des « blocs à BS » et où il parle en ces termes du salaire qu’il touche : « Bien entendu, à côté de Warren Buffett ou de Pierre Karl Péladeau, je gagne des pinottes, mais pour 99 % des habitants de cette planète et une effarante majorité de citoyens de mon propre pays, soyons francs, c’est des crisses de grosses pinottes. » Gageons que ces cacahouètes sont salées. (Le sel de la terre : Confessions d’un enfant de la classe moyenne, Atelier 10, 92 p., 9,95 $) Eric Dupont

 

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Mare et monde

Des monstres abyssaux et des merveilles marines, des ossuaires fabuleux et une tunique qui vous transforme en chien, et puis aussi la mort et la renaissance : voilà ce qu’apporte la « Grande Mare » aux jumeaux difformes qui ratissent ses berges à la recherche de quelque objet à troquer avec les méchants enfants-sangsues, ou encore des traces de leur père inconnu… Glauque, cruel, féroce : Frères serait un roman sans pitié si chacune de ses parts d’ombre n’était illuminée par l’écriture limpide et rédemptrice de David Clerson, qui donne à l’amour fraternel ses lettres de noblesse. (Héliotrope, 152 p., 21,95 $) Martine Desjardins

 

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Crime d’après-guerre

Pourquoi ceux qui sont morts pour la patrie ont-ils toujours droit à plus de respect que les pauvres bougres qui ont survécu aux combats ? Révoltés par cette injustice, deux vétérans de la guerre de 1914-1918 décident d’en tirer profit et montent une gigantesque escroquerie en vendant aux 30 000 communes de France des monuments aux morts qu’ils n’ont aucune intention de livrer. Pierre Lemaitre, qu’on connaissait jusqu’à présent pour ses astucieux romans policiers, met tout son savoir-faire au service de la « grande » littérature et signe, avec Au revoir là-haut, le plus palpitant roman français de la rentrée. (Albin Michel, 576 p., 32,95 $) Martine Desjardins

 

livre6Médias : mode d’emploi

Voilà un essai que j’aimerais voir chaque cégépien lire dès la première session. Il semble d’ailleurs que l’auteur l’a écrit en fonction d’un public étudiant. En témoignent, à la fin de chaque chapitre, ces courtes bibliographies où figurent les ouvrages phares de la critique des médias, comme autant d’invitations à réfléchir. Les exemples abondent, rien — et surtout pas le langage — n’entrave ici la compréhension. Ce court essai fera le bonheur des enseignants et des fins observateurs des médias.

Selon Simon Tremblay-Pepin, les journalistes exercent un métier fondamental, mais pour lequel ils reçoivent malheureusement une formation trop axée sur la technique, au détriment de la pensée critique. Résultat, ils deviennent les exécutants d’un système qu’ils ne remettront jamais en cause. Pourtant, l’auteur écrit qu’il n’est pas question pour lui de critiquer les médias dans le but de les voir se transformer. Sa démarche vise plutôt à éduquer le récepteur et à le débarrasser de ses dernières illusions par rapport au monde des médias. Mis à part les observations tirées du mémoire de maîtrise de son collègue Eric Martin (dont on se demande d’ailleurs ce qu’elles viennent faire dans ce florilège de penseurs connus et lus de par le vaste monde, comme Bourdieu, Chomsky et Gramsci), rien de ce que présente l’auteur n’est nouveau. Son ouvrage est pourtant admirable, car il a le mérite de brosser un tableau complet des plus importantes critiques adressées aux médias. Nivellement par le bas, censures idéologiques, triomphe de la nouveauté et de la tendance par rapport à la réflexion et au questionnement… L’auteur va jusqu’à rappeler cette conclusion d’une critique de la publicité dans les médias : « Le vrai produit de la publicité, c’est bien celui qui la regarde. » Comme on souhaiterait que chacun comprenne bien le sens de cette dernière citation ! Eric Dupont

Illusions : Petit manuel pour une critique des médias, par Simon Tremblay-Pepin, Lux Éditeur, 150 p., 14,95 $.

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