Le point d’équilibre de Jean-François Beauchemin

Incursion dans l’univers de création de celui qui publie ce mois-ci Le roitelet, un roman intimiste où un écrivain et son frère schizophrène s’accompagnent et se soutiennent au quotidien.

Photo : Manon des Ruisseaux

Jean-François Beauchemin traverse les genres comme les époques : depuis plus de 20 ans, sa plume habile trouve son point d’équilibre autant dans le roman que dans la poésie et le récit. La précision avec laquelle il pose son regard sur notre humanité, nos petits défauts comme nos grandes questions, en fait un auteur apprécié de nombreux lecteurs. Ce mois-ci, il publie chez Québec Amérique Le roitelet, un roman intimiste où un écrivain et son frère schizophrène s’accompagnent et se soutiennent au quotidien. Au fil de leurs discussions, les deux hommes abordent des thèmes essentiels, avec grâce et simplicité. 

Où écrivez-vous ?

J’écris facilement n’importe où, du moment que c’est dans le silence.

Quelle partie de votre boulot vous rend le plus heureux ?

D’abord, le travail de l’écrivain n’est assurément pas un boulot. Je ne suis même pas certain que ce soit une profession. Cela dit, rien ne me réjouit davantage que de travailler à la construction d’une bonne phrase, et d’y parvenir. Qu’est-ce qu’une bonne phrase ? Eh bien, c’est une phrase dans laquelle la sensibilité, la volonté, le courage et l’intelligence se mêlent, et finissent par engendrer un sentiment de beauté ou de saisissement.

Comment le contact avec la nature nourrit-il votre écriture ?

Il y a quelque chose qui m’attire et me retient dans la nature. Dans mes moments les plus lucides, il m’arrive de croire que je suis né avec ce destin de campagnard plus ou moins tracé pour moi. Mais je m’éloigne de votre question. Est-ce que le contact avec la nature nourrit mon écriture ? Non, je ne le pense pas. J’ai déjà vécu au cœur de Manhattan et j’écrivais là-bas avec la même aisance qu’ici, au pied de mes montagnes.

Quel est le meilleur conseil que vous ayez reçu ?

Quand je n’étais encore qu’un jeune étudiant sans expérience et plutôt éparpillé, un excellent écrivain m’a conseillé de concentrer mes efforts en n’écrivant qu’une page par jour, une seule, mais concise, sans aspérités, équilibrée, musicale, totalement intelligible, achevée. J’applique ce conseil depuis plus de 30 ans : j’écris une page par jour, pas plus, pas moins. C’est en tout cas un très bon exercice de précision.

Quel rapport entretenez-vous avec vos lecteurs ?

Depuis une quinzaine d’années, je laisse à la fin de mes livres mon adresse électronique et invite mes lecteurs à m’écrire. Pas mal d’entre eux le font. Je réponds à toutes leurs questions et à tous leurs commentaires. Leur réflexion, leur émoi, leur étonnement et leur désaccord, même, me sont d’une aide précieuse. Ce rapport profond établi avec eux est ce qui donne sa forme, et peut-être sa force, à cette œuvre que je tente de mon mieux de mener à bon port depuis le début.

À quel moment le titre d’un livre devient-il une évidence pour vous ?

Je ne le trouve en général qu’à la fin, lorsque l’histoire est bien visible dans mon esprit et que je suis capable de la ramener à sa plus simple expression. Dans Le roitelet, par exemple, le titre m’est apparu assez tard, quand j’ai eu l’idée de donner au personnage schizophrène cette passion pour les oiseaux, ces résidants de la terre et du ciel, habitant en définitive deux mondes à la fois, ce qui me semble être un portrait assez juste dudit personnage.

Quelle question aimeriez-vous que les journalistes vous posent plus souvent ?

« Que faites-vous pour compenser la brièveté stupéfiante de l’existence humaine ? »

D’accord ! Que faites-vous pour compenser la brièveté stupéfiante de l’existence humaine ?

La joie étrange que me procure ma vie, cette jubilation sourde issue de l’enfance et qui chaque jour m’aide à vivre et à tout vaincre, mon émerveillement la nuit venue quand j’aperçois le feu phosphorique de la Voie lactée, ma curiosité de spéléologue envers la pensée humaine et mon constant souci de mettre la mienne en ordre, mon intérêt aussi envers mon âme prenant sans m’avertir congé de moi, mon émotion de jeune chiot chaque fois que, vers minuit, passe sous ma fenêtre le fantôme silencieux de mes parents, mon attention soutenue à ma mort à venir, mon refus de la considérer comme une impasse, ma tragique impression de m’occuper de choses qui n’intéressent pas beaucoup la plupart des gens, mon attirance pour la télégraphie des oiseaux, pour le silence métaphysique des animaux, pour l’ombre verte des forêts et le rapport oublié entre l’homme et la matière secrète des saisons, tout cela, à force de me traverser, me préserve non pas du temps qui fuit, mais d’un certain vieillissement. J’y puise une forme de longévité.