Le pourfendeur du multiculturalisme

Le romancier Neil Bissoondath dénonce l’«apartheid culturel» qui, selon lui, gangrène la société canadienne.

Depuis des mois, Neil Bissoondath se sent pris en sandwich. Entre deux aéroports, deux projets, deux entrevues. Coincé par une célébrité fulgurante: en l’espace de 200 pages, il a soulevé une controverse comparable à celle de Mordecai Richler avec son célèbre O Canada, O Quebec. Mais cette fois, c’est le Canada anglais qui est sous la douche froide.

D’Ottawa à Vancouver, les médias se l’arrachent pour qu’il s’explique sur son essai Le Marché aux illusions: la méprise multiculturelle (Boréal-Liber). Il y soutient que la mosaïque canadienne est un miroir aux alouettes; que le multiculturalisme engendre des ghettos, inspire les démagogues, radicalise la droite, mène à l’impasse. Il le voit comme «une vache sacrée pour les uns, une vache à lait pour les autres» et ajoute que le Canada aurait avantage à suivre l’exemple du Québec, qui afficherait des valeurs plus fortes, un «centre» mieux défini. L’essai écorche aussi Sheila Finestone, secrétaire d’État responsable de la politique du multiculturalisme, qui a accusé Bissoondath de «saper les fondements de la société canadienne».

Mais ce qui agace surtout les politiciens, c’est que Bissoondath partage l’analyse des souverainistes en affirmant que Pierre Trudeau a institué la politique du multiculturalisme en 1971 par pur opportunisme afin d’obtenir le vote «ethnique», tout en faisant des Québécois francophones une minorité parmi d’autres. «Trudeau défend longuement le bilinguisme dans ses Mémoires. Sur le multiculturalisme, rien!» s’étonne l’écrivain.

Canadien d’origine indienne né à l’île de la Trinité, immigré en 1973, Neil Bissoondath a vécu 15 ans à Toronto avant de s’installer à Montréal il y a cinq ans avec sa compagne, une Québécoise francophone. À 40 ans, il a la gueule de l’emploi pour parler de racisme, d’immigration et de «dualité canadienne»!

Typé, plus foncé de peau que ses parents (comme Raj, le héros de son roman le plus connu, Retour à Casaquemada), il a été soumis, enfant, à ce code non écrit qu’observent tant de mulâtres, d’Indiens et de Blancs des Antilles: éviter la morsure du soleil pour ne pas compromettre son teint, son statut.

Ni tout à fait noir ni tout à fait blanc, Bissoondath affiche ses couleurs: «Je suis un écrivain. Un individu à part entière. Les idéologues simplifient la réalité; moi, je suis romancier pour rendre compte de sa complexité», résume-t-il dans un excellent français tout en préparant le café. L’appartement du quartier Notre-Dame-de-Grâce à Montréal est simple, lumineux, tranquille.

Bissoondath se remet tout juste au roman qu’il avait délaissé pour les feux de la rampe: «L’écriture est un besoin, une émotion que je ne contrôle pas.» Il le dit d’un ton affable, avec des manières élégantes, un mélange de souplesse et de maîtrise un peu féline.

En général, il adore se lever tôt et se retrouver seul pour écrire, longtemps, entièrement absorbé dans ses mondes imaginaires. Il prétend ne jamais connaître l’«angoisse de l’écran vide» (avant, on parlait de la page blanche!) et confesse être d’une nature réservée, fuir les mondanités et le tumulte des foules.

Dans le salon dénudé, une bibliothèque ventrue aurait dû s’écrouler depuis longtemps si ce n’était de l’ingéniosité de son propriétaire pour maintenir en équilibre les piles de livres qui attendent d’être lus («Je suis débordé!»). Sur un mur, le portrait à l’encre d’un pundit (prêtre brahmane) en habit de cérémonie. Un ancêtre? «Je ne sais plus d’où il sort, mais j’imagine que mon arrière-grand-père devait avoir un peu cette tête-là», répond-il, mi-figue, mi-raisin.

À l’origine, il ne voulait pas écrire Le Marché aux illusions. Il a réfléchi deux semaines avant d’accepter la commande de Cynthia Good, son éditrice chez Penguin: «La non-fiction ne m’a jamais attiré. Mais il fallait réfuter les arguments raciaux des réformistes, amener le débat sur le terrain de l’éthique. Mon essai est le témoignage d’un immigrant. Je suis parti, de mon plein gré, pour connaître la liberté, vivre autrement, assumer ma destinée. Sinon, pourquoi partir? Chaque immigrant est sans cesse confronté au même dilemme; ou il va de l’avant, ou il s’accroche à son passé, à une identité illusoire», explique l’écrivain, qui dit avoir un sixième sens pour repérer la discrimination, parfois subtile.

Pourtant, des critiques lui reprochent d’avoir trahi ses origines. Un journaliste torontois l’a même traité de coconut (brun en surface, blanc à l’intérieur)! «Au Canada, on préfère discuter des personnalités plutôt que de leurs idées, ce qui empêche tout débat», rétorquet-il.

Avant d’entreprendre la rédaction de cet essai il y a trois ans, Neil Bissoondath était un romancier connu, traduit, heureux. Il avait publié des nouvelles (Digging Up the Mountains, en cours de traduction chez Boréal) et deux romans, L’Innocence de l’âge et surtout Retour à Casaquemada (A Casual Brutality), un succès international.

Lui et sa compagne Anne Marcoux, avocate en droit médical, s’occupaient d’Élyssa, née quelques mois plus tôt; un projet de roman était en gestation. Il venait de refuser de couvrir la guerre civile au Sri Lanka pour la prestigieuse revue britannique Granta, préférant fréquenter la famille d’Anne ou rendre visite à sa soeur Shelley ou à ses vieux copains Andy et Lewis à Toronto.

Déjà, ses romans, qui contenaient tous les thèmes du Marché aux illusions, lui avaient valu les foudres de certains critiques pour leur «eurocentrisme» et leur «mentalité coloniale». «On m’a aussi traité de communiste, de fasciste, de social-démocrate, de féministe!» ajoute l’auteur.

Depuis ses tout premiers récits, Bissoondath écrit sur la transhumance, le déracinement, la perte. Le poids des origines écrase ses personnages, incapables de s’assumer, de s’épanouir. Or, croit-il, la réalisation de soi est le seul défi qui vaille la peine d’être relevé. Pour cela, il faut vivre dans la réalité, rester sourd au chant des sirènes: «Les vies sont comme des rivières qui vont où elles veulent. Mais je crois en l’individu. Sinon, je ne pourrais pas être écrivain.»

Lui-même n’est pas aussi torturé que ses personnages. «Je mets mes racines dans mes poches et je vais où je veux», écrit-il dans Le Marché aux illusions. C’est ainsi qu’il a décidé d’émigrer à 18 ans. Mais le comité d’accueil à Toronto n’était pas à la hauteur… Inscrit à l’Université York en littérature française, il est conduit d’office vers le Bethune College, le campus des minorités ethniques, plutôt qu’au Glendon College, où ont lieu ses cours! Classé «Antillais» par l’administration, il évite les danses reggae de «son» association, découvre Toronto, étudie le jour et écrit la nuit, puis se trouve un emploi comme professeur d’anglais au Language Workshop, où plusieurs de ses étudiants sont québécois.

Il les pique en affirmant que la loi 101 est fasciste: «Pour les pousser à s’exprimer, mais aussi parce que je ne comprenais pas! Le bilinguisme devait s’appliquer partout au Canada. Pourquoi les Québécois, eux, tenaient-ils tant à la loi 101?» Anne Marcoux, alors une de ses étudiantes, discute ferme avec lui et le fait changer d’avis après «un long processus intellectuel et émotif», qui dure toujours.

Lorsqu’on est immigrant anglophone, faut-il donc tomber amoureux pour épouser le Québec? «Peut-être, dit Bissoondath, amusé. Quand je parle de la loi 101 avec des anglophones, ils me prennent pour un séparatiste! Ils prétendent apprécier le fait français mais ne veulent ni le reconnaître ni le protéger. Le Québec vit en français, point. Même si j’avais eu le choix, j’aurais inscrit ma fille à l’école française.»

Il demeure pourtant fédéraliste jusque dans ses tripes: «Anglophones et francophones partagent une histoire commune depuis la conquête. Les Québécois sous-estiment l’importance de leur lien affectif avec le Canada. Or, il ne faut jamais sous-estimer l’émotion! Je me suis « senti » canadien, citoyen d’un pays pour la première fois un an après mon arrivée à Toronto. Je n’avais jamais connu cela en tant qu’Indien ou Trinidadien!» Bissoondath estime néanmoins que le Canada anglais rejette son héritage. «Si un grand homme a dit ou fait la moindre chose « politiquement incorrecte », on le renie, tout simplement! Pourtant, aux États-Unis, on reconnaît le rôle de Thomas Jefferson dans l’histoire américaine même s’il a été esclavagiste!»

Ainsi, sous le glacis des bons sentiments, le multiculturalisme engendrerait la political correctness, une version soft du stalinisme. Bissoondath déplore l’attitude de l’Association des écrivains canadiens, dont certains membres, se proclamant «écrivains des minorités», ont statué en congrès qu’ils étaient les seuls à pouvoir traiter de leur expérience. «Donc, seules les femmes seraient autorisées à écrire sur les femmes, les autochtones sur les autochtones, les homosexuels sur les homosexuels… Idem pour le cinéma, la peinture, toutes les formes d’expression!» conclut-il.

Neil Bissoondath a grandi dans le quartier Sangre Grande, à Port of Spain. Les tensions raciales, économiques et religieuses étaient insupportables. Sati, sa mère, était professeur d’anglais, son père Crisen possédait un magasin général. Il fréquente une école de presbytériens canadiens qui lui parlent du Saint-Laurent dans ses cours de géographie. Après l’accession de Trinité-et-Tobago à l’indépendance, il voit les clivages se créer entre Indiens, Chinois et Noirs.

Prospères et nombreux, les Bissoondath et les Naipaul (la branche maternelle) cultivent l’esprit de caste: «Ma famille n’acceptait pas les Noirs à la maison, beaucoup de mes cousins ne recevaient pas les musulmans. Chez ma cousine, les Noirs étaient admis, mais pas question de mariage! Moi, je voulais écrire… et partir!»

Il a toujours voulu être écrivain. Comme son grand-père maternel, le premier romancier de Trinité-et-Tobago («Imaginez, écrire là-bas il y a un siècle!»). Comme ses oncles Shiva et surtout Vido S. Naipaul, récipiendaire du Booker Prize (In a Free State) et pressenti depuis des années pour le prix Nobel. Quatre auteurs en trois générations, une dynastie!

Pour Neil ten Kortenaar, professeur de «littérature postcoloniale» (sic) à l’Université Concordia, il y a de grandes affinités entre le célèbre oncle et son neveu, dans l’esprit comme dans le style, et le ton du Marché aux illusions s’accorde avec celui de Finding the Center de V.S. Naipaul.

L’essai de Neil Bissoondath contient de fort belles pages sur ses ancêtres, de pauvres brahmanes de l’Uttar Pradesh qui franchirent, il y a plus de 100 ans, une mer et deux océans pour connaître un meilleur sort, «une multitude de gens sans visage qui ont créé pour moi et ma génération des conditions d’émancipation qui n’existaient pas».

Le succès lui a ouvert des portes. En ce moment, il adapte pour CBC son dernier roman, L’Innocence de l’âge, et anime Markings, une émission sur la chaîne Vision, pour laquelle il choisit ses invités. «Je tente de comprendre les gens, comme dans mes fictions.»

Et aussi, sans doute, d’exorciser ses propres démons. Comme si, par un léger déséquilibre du sort, les choses avaient pu mal tourner. Raj, par exemple, le héros de Retour à Casaquemada, est le double troublant de son créateur. Incapable d’assumer sa destinée, il émigre au Canada, fonde une famille, mais succombe à la nostalgie de son île natale. Mal lui en prend! Il la retrouve exploitée par des escrocs, baignant dans un climat de violence extrême. Raj vivra la plus horrible des tragédies.

«J’espère pour lui qu’il tirera une leçon de l’expérience!» commente philosophiquement Bissoondath, laissant son personnage libre de faire ce qui lui plaît après l’avoir tant malmené. Il ajoute qu’il ne cherche pas les intrigues de ses romans: «Ce sont elles qui me trouvent. Chez un romancier, une partie observe et s’observe sans cesse, comme un oeil qui ne se ferme jamais.»