Le premier mot

Extrait du roman Le premier mot, par Vassilis Alexakis, avec l’aimable autorisation des éditions Stock.

     Je n’avais pas imaginé que le soleil me rappelle- rait si vivement mon frère. Il n’aimait pas particu- lièrement le soleil. Il portait toujours en été un chapeau de feutre brun qu’il avait acheté en Italie. Il était convaincu qu’il le protégeait mieux que les chapeaux de paille. Il ne s’en séparait que pour se baigner. Il le déposait sur le sable ou sur les galets avec sa chemise, sa serviette de bain, ses sandales et son livre. La lumière du soleil le fatiguait, il affir- mait qu’elle écrasait le paysage.

     – Aucun paysage n’est beau à midi, disait-il.

     Il portait aussi des lunettes de soleil. Je me sou- viens de lui, enfant, essayant les lunettes de notre père. Il ne parvenait à les fixer sur son nez qu’en tournant son visage vers le ciel.

     – Tu vas les casser ! l’avertissais-je.

     Un jour, en effet, il les a laissées tomber et l’un des verres s’est fêlé.

     – Tu vois, m’a-t-il déclaré avec suffisance, je ne les ai pas cassées, je les ai simplement fêlées !

     Il attribuait déjà une grande importance au bon usage des mots.

     Il ne restait guère sur la plage après le bain. À peine séché, il allait se mettre à l’abri sous la ton- nelle de la taverne la plus proche.

     – Le soleil ignore les ombres, disait-il. Il ne soupçonne même pas qu’elles existent.

     Le fait est qu’une vive émotion m’a gagnée avant-hier matin lorsqu’un soleil radieux a surgi à travers les nuages épais qui couvraient le ciel de l’Attique. J’étais assise dans un café de la place de Colonaki où j’avais rendez-vous avec Margarita. Mes yeux se sont aussitôt remplis de larmes. « Miltiadis, mon bon Miltiadis, ai-je mur- muré, comment as-tu pu nous faire ça ? » J’ai vu Margarita s’approcher à travers mes larmes.

     – C’est à cause du soleil, lui ai-je expliqué.

     – Allons donc à l’intérieur, a-t-elle décidé en glissant sa main sous mon aisselle pour m’aider à me lever.

     Le soleil m’a de nouveau rendu visite hier matin alors que je prenais le café sur mon balcon. Il ne m’éclairait pas directement. Il baignait en revanche l’appartement d’en face où une jeune fille nettoyait les vitres. Elle m’envoyait de temps en temps une éclatante lueur, qui balayait le balcon dans tous les sens et disparaissait aussi soudainement. Le verre d’eau qui était posé devant moi dégageait par ins- tants une lumière aveuglante, il s’animait, comme s’il avait voulu me dire quelque chose. « C’est exac- tement cela, il veut me dire quelque chose, seule- ment il ne le sait pas », ai-je songé, et une fois encore j’ai été au bord des larmes.

     Le temps est magnifique. On a l’impression que le printemps est arrivé alors que nous ne sommes qu’au début du mois de janvier. Serions- nous en train de traverser les fameux jours alcyo- niens, qui interrompent momentanément le cours de l’hiver ? Je n’ai jamais réussi à savoir à quelle date intervenait cette trêve. Pourquoi ai-je quitté si hâtivement l’appartement du boulevard Hauss- mann ? Je suis partie le lendemain des obsèques qui ont eu lieu samedi, le 5 du mois. Nous sommes aujourd’hui le 9. Il faisait un temps d’hi- ver à Paris, il a même plu le jour de l’enterrement. Je voyais les gouttes tomber sur le pare-brise de la voiture d’Aliki pendant que nous avancions vers le cimetière du Montparnasse. Celles que les essuie-glaces ne pouvaient atteindre restaient fixées sur la vitre. Elles étaient maintenues par la pression du vent tant que nous roulions. Mais dès que nous avons garé la voiture, elles ont chuté toutes ensemble. La pluie s’est arrêtée peu après. J’ai constaté qu’elle avait eu le temps de nettoyer le feuillage des arbres, de laver les tombes, de faire la toilette du cimetière de façon qu’il puisse accueillir dignement mon frère. C’est la pluie, plus que le soleil, qui devrait me le rappeler, étant donné qu’il a passé la plus grande partie de sa vie à Paris.

 

La suite dans le livre…

 

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