Le prisonnier du ciel

Extrait du roman Le prisonnier du ciel, par Carlos Ruiz Zafón, avec l’aimable autorisation des éditions Robert Laffont.

Extrait du roman Le prisonnier du ciel, par Carlos Ruiz Zafón

À contre-jour, sa silhouette ressemblait à un tronc d’arbre fouetté par le vent. Le visiteur portait un costume noir de coupe archaïque sur un corps contrefait et s’appuyait sur une canne. Il avança d’un pas en boitant visiblement. La lumière de la petite lampe posée sur la caisse révéla un visage raviné par les ans. Il me jaugea quelques instants, sans se presser. Son regard rappelait celui d’un oiseau de proie, patient et calculateur.

         – Vous êtes M. Sempere ?

         – Je suis Daniel. M. Sempere est mon père, mais il n’est pas là en ce moment. Puis-je vous aider ?

         Le visiteur ignora ma question et déambula dans la librairie en examinant tout de très près avec un intérêt proche de la cupidité. La claudication dont il était affligé donnait à penser que les lésions dissimulées par ce costume étaient d’importance.

         – Souvenirs de la guerre, dit l’inconnu, comme s’il avait lu dans mes pensées.

         Je le suivis des yeux dans son inspection, soupçonnant l’endroit où il allait jeter l’ancre. Et, tel que je l’avais prévu, l’inconnu s’arrêta devant la vitrine en ébène, relique remontant à la fondation de la librairie dans sa première incarnation, vers 1880, quand l’arrière-ggrand-père Sempere, qui était alors un jeune homme revenant de ses aventures en terres caraïbes, avait emprunté de l’argent pour acquérir une ancienne boutique de gants et la transformer en librairie. C’était dans cette vitrine, qui occupait la place d’honneur dans la boutique, que nous rangions les volumes les plus précieux.

         Le visiteur s’en approcha suffisamment pour que son haleine se dessine sur la vitre. Il chaussa des lunettes et en étudia le contenu. Son attitude m’évoquait une belette en train d’examiner les œufs récemment pondus dans un poulailler.

         – Un beau meuble, murmura-t-il. Il doit valoir son prix.

         – C’est une antiquité de famille. Il a surtout une valeur sentimentale, répliquai-je, gêné par les appréciations de ce client singulier qui semblait estimer jusqu’à l’air que nous respirions.

         Au bout d’un moment, il rangea ses lunettes et parla sur un ton posé.

         – J’ai appris que travaillait chez vous un monsieur dont tout le monde reconnaît la compétence.

         Comme je ne répondais pas tout de suite, il se retourna et m’adressa un de ces regards qui vieillissent leur destinataire.

         – Comme vous voyez, monsieur, je suis seul. Si vous voulez bien m’indiquer quel titre vous désirez, je me ferai un plaisir de vous le chercher.

         L’inconnu esquissa un sourire qui paraissait tout sauf aimable, puis acquiesça.

         – Je vois que vous avez dans cette vitrine un exemplaire du Comte de Monte-Cristo.

         Ce n’était pas le premier client qui s’intéressait à ce volume. Je répétai le discours officiel que nous sortions en de telles occasions :

         – Vous avez un œil très exercé. Il s’agit d’une édition superbe, numérotée et avec des planches gravées d’Arthur Rackham, provenant de la bibliothèque personnelle d’un grand collectionneur de Madrid. C’est une pièce unique et répertoriée.

         Le visiteur m’écoutait distraitement. Montrant clairement que mon propos l’ennuyait, il concentrait son attention sur les montants en ébène de la vitrine.

         – Pour moi, tous les livres se valent, mais j’aime le bleu de cette couverture, rétorqua-t-il d’un ton dédaigneux. Je vais le prendre.

         En d’autres circonstances, j’aurais sauté de joie à l’idée de placer ce qui était probablement le livre le plus cher de toute la librairie, pourtant quelque chose me retournait l’estomac dans le fait que ce livre aille finir entre les mains d’un tel personnage. Mon petit doigt me soufflait que si ce volume quittait la librairie, plus jamais personne n’en lirait ne serait-ce que les premières lignes.

         – C’est une édition très chère. Si vous le désirez, je peux vous montrer d’autres éditions de la même œuvre en parfait état et à des prix plus accessibles.

         Les gens qui ont l’âme petite tentent toujours de rapetisser les autres, et l’inconnu, dont je pressentais qu’il aurait pu loger la sienne dans une tête d’épingle, me dédia son regard le plus méprisant.

         – Et qui ont aussi une couverture bleue, ajoutai-je. Il ignora l’impertinence de mon ironie.

         – Non, merci. C’est celui-là que je veux. Le prix n’a pas d’importance.

         J’acquiesçai à contrecœur et me dirigeai vers la vitrine.

         Je sortis la clef et ouvris la porte vitrée. Je pouvais sentir les yeux de l’inconnu rivés sur mon dos.

         – Tout ce qui est bon est toujours sous clef, observa-t-il à voix basse.

         Je pris le livre et soupirai.

         – Êtes-vous collectionneur, monsieur ?

         – On pourrait dire que oui. Mais pas de livres.

         Je revins avec le volume.

         – Et que collectionnez-vous, monsieur ?

         De nouveau, l’homme ignora ma question et tendit la main pour que je lui donne le volume. Je dus résister à mon envie de le replacer dans la vitrine et de refermer celle-ci à clef. Mon père ne m’aurait pas pardonné d’avoir laissé passer une vente pareille, dans la situation où nous étions.

         – Le prix est de trente-cinq pesetas, annonçai-je avant de lui tendre le livre, dans l’espoir que le chiffre le ferait changer d’avis.

         Il acquiesça sans sourciller et sortit un billet de cent pesetas de la poche de ce costume qui ne devait pas valoir plus d’un douro. Je me demandai si ce n’était pas un faux billet.

         – J’ai bien peur de ne pas pouvoir rendre la monnaie sur un billet de cette importance, monsieur.

         Si je n’avais craint de le laisser seul dans la librairie, je l’aurais invité à attendre un moment et me serais précipité vers la banque la plus proche pour changer le billet et m’assurer par la même occasion qu’il était bon.

         – Ne vous inquiétez pas. C’est très simple. Vous savez comment on peut vérifier ?

         L’inconnu leva le billet pour le placer à contre-jour.

         – Observez ce filigrane. Et ces lignes. La texture…

         – Vous êtes expert en faux billets ?

         – Tout est faux, dans ce monde, jeune homme. Tout sauf l’argent.

         Il me mit le billet dans la main et referma mon poing dessus, en forçant sur les phalanges.

         – La monnaie, gardez-la en compte pour ma prochaine visite.

         – C’est beaucoup d’argent, monsieur. Soixante-cinq pesetas…

         – De la mitraille.

         – Dans ce cas, je vais vous faire un reçu.

         – Je vous fais confiance.

         L’inconnu examina le livre d’un air indifférent.

         – Il s’agit d’un cadeau. Je vous charge de le remettre en mains propres.

         J’hésitai un instant.

         – En principe, nous ne faisons pas d’envoi, mais dans ce cas précis c’est avec plaisir que nous nous occuperons personnellement de la livraison, sans frais. Puis-je vous demander si c’est dans Barcelone ou… ?

         – C’est ici même, dit-il.

         – Souhaitez-vous ajouter une dédicace ou un mot personnel avant que je l’enveloppe ?

         Le visiteur ouvrit le livre à la page du titre avec difficulté. Je remarquai alors que sa main gauche était postiche, en porcelaine peinte. Il sortit un stylo et écrivit quelques mots. Il me rendit le livre et fit demi-tour. Je l’observai pendant qu’il boitait vers la porte.

         – Seriez-vous assez aimable pour m’indiquer le nom et l’adresse de la personne à qui nous devons faire la livraison ? demandai-je.

         – Tout est dedans, dit-il sans se retourner.

         J’ouvris le livre et cherchai la page où l’inconnu avait laissé son écriture :

Pour Fermin Romero de Torres, qui est revenu d’entre les morts et détient les clefs du futur.

13

 

         J’entendis à ce moment la sonnette et, lorsque je levai la tête, l’inconnu avait disparu.

         Je me précipitai vers le seuil. Le visiteur s’éloignait en claudiquant, pour se confondre avec les silhouettes qui traversaient le voile de brume bleutée balayant la rue Santa Ana. J’étais sur le point de l’appeler, puis je me mordis la langue. Le plus facile aurait été de le laisser partir, sans plus, cependant l’instinct, ainsi que mon manque de prudence et de sens pratique bien connu furent les plus forts.

 

La suite dans le livre…

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