Le Québec à l’irlandaise

Si la démesure est parfois preuve de génie, Victor-Lévy Beaulieu est génial comme son modèle James Joyce, l’Irlandais qui a bousculé la littérature anglaise au début du 20 e siècle.

VLB aura mis 22 ans à écrire un essai de plus de 1 000 pages sur l’auteur d’Ulysse, publiant entre-temps plus de 60 autres titres, romans, pièces de théâtre, essais, sans compter des feuilletons télévisuels et un immense travail d’éditeur. Or, James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots est, selon la quatrième de couverture, « l’ouvrage majeur de Victor-Lévy Beaulieu ». On ne peut qu’être d’accord.

En tant qu’écrivain, je salue cet essai remarquable, à la fois collage et travail séduisant de littérature, complexe, totalisant, épuisant. En tant que lecteur, il faut remercier l’auteur de n’avoir pas ménagé sa peine  : ce livre est impressionnant, magnifiquement édité et illustré. Le sous-titre, Essai hilare, se justifie, car c’est un livre qui nous remplit de bonheur. C’est aussi un livre d’amour, savant, documentaire, imaginaire.

Pourquoi Joyce  ? Pourquoi l’Irlande  ? À 22 ans, Victor-Lévy déniche un exemplaire original de Finnegans Wake, le dernier ouvrage de Joyce. Deux passions naîtront alors, l’une pour l’édition, l’autre pour le plaisir des mots. Parce qu’il ne comprenait rien à ce qu’il lisait, le jeune écrivain Beaulieu (dit Abel Beauchemin) mit des années à percer le secret de Joyce, persuadé qu’il y avait trop de coïncidences dans leurs entreprises singulières pour qu’il n’y ait pas une véritable parenté.

James Joyce n’est pas à mettre entre toutes les mains  ; les propos sont durs, désespérés parfois, VLB se délecte et se vautre dans les mêmes arcanes que son auteur fétiche  : l’inceste, l’homosexualité, l’hystérie, la coprophilie, le mensonge. Pour lui, le Québec, c’est l’Irlande, pays colonisé par l’Angleterre, même s’il n’a pas souffert les mille misères irlandaises, mais tout aussi étouffé par la hiérarchie phallocrate catholique. Or, l’Irlande, envahie de siècle en siècle par des pirates venus des quatre horizons, recèle aussi des trésors et un immense folklore qui remonte à la nuit des temps. Dans son essai, Beaulieu cite des textes exaltants sur les gestes et les mythes du vert pays, il rappelle que le barde venait après le roi, qu’il avait un statut privilégié et regorgeait de richesses.

Joyce, justement, voulait, comme les bardes, mener grand train. Beaulieu ne cache pas les défauts de son héros  : l’ancien élève des jésuites était un être fat et détestable, profiteur, froid devant les souffrances des autres, secrètement amoureux de sa fille schizophrène, regardant le monde avec mépris, comparant l’Irlande à une truie. Toute sa vie, Joyce a su profiter de mécènes naïfs, dont la riche héritière Harriet Weaver, qui lui fit don de ses actions du Canadien National. Il exploitera ses parents et amis, racontant dans des centaines de lettres des difficultés plus ou moins réelles de santé, d’argent et d’écriture. Il quêtait, puis allait sabrer le champagne, et recommençait le lendemain. Pourtant, insiste VLB, « par son génie, Joyce était l’Irlande à lui seul ».

Le moteur de cet essai remarquable  ? L’ambition littéraire de Joyce, qui, « avant même d’avoir publié un livre, se croyait l’égal d’Ibsen, de Dante, de Rabelais et de Jonathan Swift », et la passion de VLB pour les géants, Monsieur Melville ou Victor Hugo. N’aurait-il pas aussi voulu être à la fois Ducharme, Aquin, Ferron, Thériault et Gauvreau, dont la langue était souvent si proche de celle de l’Irlandais  ? Dans l’antre de Trois-Pistoles où il a fini cet essai, caressé par sa sœur, entouré de ses chiens et suivi par un petit mouton noir qui lui colle aux fesses, VLB chante le Québec avec passion, la rivière Boisbouscache, l’île Verte, la mer et ses ressacs, l’odeur du varech. L’écrivain voudrait vivre dans l’eau, loin des cris de sa famille, dévorer jusque dans son cercueil le père enterré hier, tenter de tuer sa mère reptilienne omniprésente, qui avait pensé se faire clarisse, mais qui accoucha plutôt d’une famille grouillante, au fin fond d’un rang. VLB vomit Dieu et les siens, « nous étions les Irlandais du nord de l’Amérique avant de devenir les nègres blancs ». Il nous dit pusillanimes, peureux, indécis, incapables de beauté.

Quel écrivain est donc Victor-Lévy Beaulieu  ? Peut-être le dernier auteur québécois qui porte encore en lui le feu originel de la Révolution tranquille. On peut lire James Joyce,l’Irlande, le Québec, les mots comme le testament de la génération des années 1960, qui a inventé la littérature québécoise et, par conséquent, aurait dit William Butler Yeats, la nation.

James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots  :Essai hilare, par Victor-Lévy Beaulieu, Éditions Trois-Pistoles, 1 081 p., 56,60 $.

PASSAGE

« À dix-neuf ans, je ne lisais que de gros livres. […] J’aimais entrer dans une histoire et y rester longtemps. Un gros livre finit par vous habiter. Se lève avec, mange avec, défèque avec, s’endort avec. Quelque chose d’hallucinant, puisqu’on ne peut pas sortir de pareils ouvrages comme on y est entré, sans qu’ils aient rien changé en soi. »

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