Le Québécois, cet amnésique

Une mise en récit revient comme un leitmotiv chez nos penseurs, celle selon laquelle le Québécois serait un être coupé de son passé lointain — lire : ce qui précède 1960. 

À un certain moment, quelques minutes après l’élection de Jean Lesage, on aurait asséné au Québécois un violent coup de poêle en fonte derrière le crâne, attaque sournoise qui serait à la source de tous ses problèmes de mémoire. À droite comme à gauche, on met l’idée à toutes les sauces.

Dans Les dessous du printemps étudiant, Gérard Beaudet dépasse le lieu commun en expliquant par un retour du refoulé non seulement les événements du printemps érable, mais aussi la relation trouble que nous entretenons avec notre territoire et notre histoire. Comment en effet expliquer ce «nihilisme intellectuel érigé en noblesse philosophique» dont parlait Jacques Grand’Maison ? Ce coup de poêle à frire pourrait aussi aider à comprendre le triomphe de la gestion dans une société où la peur de Dieu s’est muée en peur du déficit. C’est le regard d’un urbaniste préoccupé par des questions qui dépassent les simples soucis d’aménagement que pose Gérard Beaudet sur notre passé et notre devenir. Le luxe de réfléchir, oui, il paraît que nous en avons toujours les moyens, et peut-être l’obligation. Le lecteur poursuivra la réflexion dans les observations de l’auteur sur divers dossiers : la tentative odieuse de privatisation du mont Orford, les hérésies des réformes pédagogiques, l’exploitation des gaz de schiste, etc.

LAT04_LIVRES_04Dans La prison de l’urgence, Jean-Jacques Pelletier propose une autobiographie collective mettant en vedette Néo-Narcisse, être imparfait et amnésique, éternel adolescent, «coupé d’un passé qui est dévalorisé, privé d’un avenir dont il se désintéresse, […] enfermé dans l’urgence du présent». C’est un portrait peu reluisant du Québécois moyen que dresse Jean-Jacques Pelletier dans cet essai qui ratisse encore plus large que celui de Gérard Beaudet. Personne ne voudra se reconnaître dans Néo-Narcisse, mais pour peu qu’il veuille prendre une légère distance, le lecteur apercevra, horrifié, son reflet dans ce miroir que tient l’auteur devant lui. Dénonciation en règle de l’ère de l’instantanéité et de la recherche des sensations extrêmes, l’ouvrage de Pelletier est aussi impitoyable que l’individualisme condamné dans Les taupes frénétiques.

Sourd à toute réflexion profonde et, surtout, sonné par ce fameux coup de poêle à frire que fut la Révolution tranquille, Néo-Narcisse a-t-il encore assez d’ouïe pour entendre les cris de Cassandre de Beaudet et Pelletier ? On se demandera aussi qui tenait le manche de cette fameuse poêle, sinon le Québécois lui-même. Et qui se souviendra/souciera de ce traumatisme dans quelques années, quand les témoins auront disparu.

Les dessous du printemps étudiant, par Gérard Beaudet, Nota Bene, 186 p., 19,95 $.

La prison de l’urgence, par Jean-Jacques Pelletier, Hurtubise, 156 p., 19,95 $.

 

Profession : grincheux

LAT04_LIVRES_07Conseil d’ami : évitez de klaxonner derrière Stéphane Dompierre, d’envoyer vos enfants passer l’Halloween chez lui, et surtout de lui servir des phrases toutes faites. Pour le bonheur des malheureux qui n’auraient pas suivi ses chroniques acidulées sur le Web, elles sont maintenant réunies dans un recueil tout noir. Attention, le produit crée la dépendance. Confession : j’ai dû déposer le livre une fois pour applaudir à une chronique ! (Fâché noir, Québec Amérique, 176 p., 19,95 $)

Leçon de philosophie

LAT04_LIVRES_08Les universités sont devenues un rouage essentiel de l’économie du savoir. Loin de célébrer ce constat, Michel Seymour propose plutôt de l’analyser à la lumière des idées de John Rawls, philosophe américain dont les travaux ont transformé la philosophie politique en profondeur au XXe siècle. Après une première partie plutôt théorique qui vaut l’effort, la seconde partie de l’ouvrage sert de laboratoire expérimental aux principes philosophiques de l’égalité des chances. À l’étude, les dérives immobilières de nos universités, leurs cafouillages de gouvernance et une prise de position intelligente dans un débat actuel. (Une idée de l’université, Boréal, 216 p., 24,95 $)

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